Professeur au Bauhaus, Paul Klee jouit dans les les années 1920 d'une notoriété internationale. A l'esprit du formalisme qui domine alors, il oppose l'étude du vivant, l'observation attentive de la nature qui revêt pour lui une dimension métaphysique. Klee insuffle à ses peintures, aquarelles et dessins un esprit enfantin ou volontairement naïf qu'illustre le Paysage à l'enfant.
Paul Klee (1879-1940)_Paysage à l'enfant_1923_Huile sur carton_Musée de Grenoble
Dans la deuxième salle, il est question d'abstraction géométrique (1926-1930).
Dans cette période divisée entre abstraction et surréalisme, les compositions tachistes abandonnent tout référence au réel.
Elles deviennent entièrement abstraites, cercles, rectangles, diagonales, plans colorés et rythmes géométriques organisent l'espace. Elles privilégient les taches informes, dans un esprit proche de la calligraphie orientale.
Cet art de l'association entre épure géométrique et poétique informelle devient une constante de la création de l'artiste.
Tutundjian participe alors au mouvement Art Concret et dialogue avec Theo van Doesburg.
Marqué par l'oeuvre de Paul Klee et par les surréalistes, Tutundjian se passionne pour la réalisation de dessins quasi automatiques, que l'on a rapproché du surréalisme, de l'art informel ou du tachisme.
Dans ses dessins en forme de rêverie stellaire, il cherche à atteindre des réalités complexes et semblent vouloir exprimer l'essence des choses.
Il utilise la technique de la tache : coulures, projections à travers un tamis, effets d'absorption par le support, composition asymétrique obtenue par le pliage.

Sans titre (composition tachiste)_1926_encre de Chine et lavis sur papier_Collection privée
L'art abstrait d'après la deuxième guerre mondiale prend différentes directions qui ont pour source l'art concret, le surréalisme et l'expressionnisme. Tutundjian revient à l'abstraction à la fin des années 1950 dans un style proche de celui adopté dans les les années 1920.
Il se livre à une exploration de l'inconscient héritée de l'écriture automatique des surréalistes. Il prolonge dans les années 1960 ce que Michel Tapié a appelé le tachisme informel.
Enveloppée dans une lumière rouille et or, cette composition montre un étrange phénomène qui semble perçu au travers d'une lunette télescopique.

Composition au filet_vers 1960 _Huile sur toile_Musée d'art moderne de Paris
Sans titre_1927_gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée
Le musée présente également quelques œuvres de contemporains qui permettent de mesurer l'originalité de son langage : moins rigide que celui de De Stijl, plus sensible et plus poétique.
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée
La 4e salle s'intitule entre biomorphisme et surréalisme abstrait (1926-1927)
Le parcours change progressivement d'atmosphère.
1926 est une année charnière dans le parcours de l'artiste. Il conçoit ce qui constituera l'essentiel de son langage jusqu'en 1930.
Il alterne entre deux voies parallèles : une abstraction dite organique fondée sur les forme du vivant et une abstraction géométrique inspirée par les mathématiques. Le succès du surréalisme à Paris marque son oeuvre.
Il réalise de nombreuses gouaches et encres sur papier, compositions organiques évoquant des nébuleuses ou des comètes. Ces constructions informelles sont proches des compositions de nombreux de ses contemporains, comme Joan Miro,, Jean Arp, Amédée Ozenfant ou encore Kupka.
Tutundjian a qualifié à postériori cette production de "surréalisme abstrait"
Les figures géométriques se transforment en organismes flottants, cellules, embryons, graines ou créatures imaginaires. Les lignes deviennent plus souples et les compositions moins rigoureuses.
Cette évolution traduit l'intérêt croissant de Tutundjian pour la biologie, la nature et les sciences du vivant.
Sans titre_1926_gouache, aérographe et encre sur papier_Centre Pompidou, Paris
Sans titre_1926_gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée
Sans titre_1927_gouache, encre de Chine sur papier_Centre Pompidou, Paris
Sans titre_1926_gouache et encre et lavis sur papier_Collection privée
Passionné parles sciences qui ont constitué le socle de son éducation dans l'empire ottoman et au monastère de San Lazzaro à Venise, il puise dans le vivant un vaste répertoire de formes (cellulaires, placentaires, vasculaires, botaniques etc...) et de processus de croissance, déformation, métamorphoses etc...
Il s'engage en 1926 dans une voie encore peu explorée, celle d'un art biomorphique s'inspirant du corps humain et de la la microbiologie.
Dans une suite de gouache sur carton réalisée dans les années 1926-1927, la tache trouve son autonomie, envahit la surface et gagne en complexité et en densité.
Formes bleues_1926_encre de Chine et gouache sur papier bleu gris_Centre Pompidou, Paris
C'est en 1917 que naissent les formes terrestres avec Jean Arp qui inaugure un vocabulaire formel où courbes, méandres et ovales évoquent les formes du vivant. Le langage des Constellations qu'il invente dan les années 1930, perdure pendant des décennies, jusqu'aux années 1960.
Jean Arp (1886-1956)_Objets célestes_1962_Huile sur bois_Musée de Grenoble
De l'infiniment petit à l'infiniment grand est le sujet de la 5e salle (1926-1929).
Stimulé par les avancées de la biologie et de l'astronomie, l'artiste envisage la vie cellulaire en écho avec le cosmos. Il trouve aussi son inspiration dans une vision du monde hérité du romantisme allemand, la Naturphilosophie (ou philosophie de la nature).
Les thèmes de la création, de la fécondation et de la germination le fascinent.
Les cellules, les membranes, les formes embryonnaires peuplent ses dessins et ses peintures.
Cette peinture fixée sur verre, scindée en deux espaces rouge et blanc rejoue le phénomène de croissance et d'émergence.
C'est par la croissance autonome que la forme noire est ici engendrée.
L'exposition d'art abstrait organisée par le critique d'art Waldemar George à la Galerie Bonaparte en 1929, assoit la popularité de Tutundjian auprès des artistes abstraits.
Sans titre_1929_peinture sur verre et cadre en bois_Centre Pompidou, Paris
Sans titre_1926_Huile sur toile_Collection privée
Sans titre_1926_gouache et encre sur papier_Collection privée
Sans titre_1927_Huile sur toile_Collection privée
Mi organique, mi géométrique, cette étrange créature flotte dans le néant ou dans le chaos originel. Par ses formes cette peinture évoque la sculpture surréaliste nommée Boule suspendue d'Alberto Giacometti (1930-1931), au Centre Pompidou.
Tutundjian, aurait-il influencé les travaux d'Alexander Calder, et de Joan Miro ?
Sans titre_1929_Huile sur toile_Collection privée
Tutundjian se passionne pour le vivant, la croissance des végétaux et des cellules. Cette peinture évoque les films du surréaliste Jean Painlevé mettant en scène des invertébrés marins.
Sans titre_1929_Huile sur toile_Collection privée
Sans titre_vers 1928_Gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée
Sans titre_vers 1928_Encre et vaporisations sur papier_Collection privée, Munich
Durant les années 1920, la peinture de Willi Baumeister s'inspire de l'architecture moderne et de l'esthétique de la machine. Cette toile est emblématique de la série des Réalités Intérieures où apparaissent des formes organiques.
Il réalise plusieurs tableaux sur ce thème dans une série où il montre l'artiste à l'oeuvre.
Comme Tutundjian il se décrit comme artiste de la synthèse.
Willi Baumeister (1889-1955)_Le peintre (composition)_1932_Huile et sable sur toile_Musée de Grenoble
Dans la 6e salle nous voyons l'art de la synthèse et les collages.
Cette salle présente les collages réalisés principalement entre 1924 et 1926.
Bien que contemporains de son oeuvre tachiste, ses collages s'écartent des techniques traditionnelles du dessin.
Héritiers du cubisme esthétique, représenté dans la salle par la Bouteille de rhum d'Henri Laurens, les collages de Tutundjian recourent aux papiers découpés ou déchirés. Ces papiers mettent en valeur la beauté des supports.
Nous voyons ici, un groupe de collages mixtes associant techniques cubistes et techniques surréalistes. Ce type d'associations, mises au point par les dadaïstes déstabilise les frontières entre cubisme et surréalisme pour prendre la troisième voie de Tutundjian.
L'impression générale est celle d'un laboratoire où l'artiste expérimente sans chercher à s'enfermer dans un style.
Sans titre_vers 1926_papiers collés sur carton_Collection privée
Sans titre_1925_collage_Musée de Grenoble
Tableau de la civilisation_1925_collage sur papier_collection privée
Sans titre_1925-1926_collage de papier à dessin, papier d'emballage et gravure extraite d'un manuel scolaire, collés sur papier et encre de Chine_Musée d'Art Moderne et Contemporain de St Etienne
Tutundjian exécute un ensemble de collages où il associe papiers découpés ou simplement déchirés à des procédés graphiques. C'est une sorte de ramification des papiers collés cubistes.
L'artiste associe des feuilles de papier de couleurs vives et dessine des lignes.

Sans titre_Vers 1926_Collage sur papier_Fondation Gandur

Portrait d'Isaac Newton_1925_Collage sur papier_Collection privée
Sans titre_1925-1926_collage et encre de Chine sur papier signé, Collection privée
Longtemps considéré comme un sculpteur proche des peintres cubistes, Henri Laurens connaît une reconnaissance tardive qui s'explique par le lent mûrissement de son oeuvre.
En 1911-1912, il fait la rencontre de Georges Braque et assimile la dimension tactile de ses tableaux de nature morte. Il visite aussi l'atelier Picasso, où il découvre sa célèbre guitare réalisée en carton en 1912. Toute la première production de Laurens s'inscrit dans le prolongement des papiers collés cubistes.
Henri Laurens (1885-1955)_Bouteille de rhum_1916-1917_Bois et tôle polychromés_Musée de Grenoble
Dans la 7e salle, l'ambiance change complètement. Les dessins montrent un monde cosmique, des dessins oniriques, des sphères flottantes, des escaliers mystérieux, des paysages imaginaires, des formes qui évoquent des galaxies ou des organismes microscopiques.
Ces œuvres ne racontent pas une histoire, elles invitent plutôt à la contemplation et suggèrent un voyage entre science, rêve et métaphysique.
Figurer l'espace-temps et donner forme à la quatrième dimension préoccupe Léon Tutundjian, influencé par son ami, l'artiste géorgien, David Kakabadzé.
Il se consacre à une écrire de lavis géométriques, les Perspectives et la sphère au cours des années de 1926 à 1928.
Ces constructions sont conçues sur la base de calcul précis.
Il écrit en 1960, "Je pousse mes expérience jusqu'au bout. J'ai commencé par un banal expressionnisme, puis le tachisme, le collage, l'art abstrait, le surréalisme pittoresque et enfin le réalisme plus abstrait. Je veux réaliser la nouvelle vision d'un art plus ouvert".
Ce dessin est caractéristique des oeuvres présentées par Tutundjian à Paris lors de son exposition à la galerie Nay en 1929.
La ligne et la sphère se combinent dans un équilibre statique. Il libère les éléments de la pesanteur.
Il a préfiguré avec ses oeuvres, entre son adhésion au mouvement Abstrait Art Concret en 1930 et son ralliement au surréalisme en 1932.
Sans titre_1928_huile sur toile_collection privée
Sans titre_1925_collage et encre de Chine sur papier_collection privée
Composition à la sphère et au cercle_1928_gouache et encre sur papier_collection privée
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_collection privée
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_collection privée
Tutundjian semble avoir emprunté les éléments récurrents de ses compositions à Paul Klee et Vassili Kandinski.
La sphère est immobile, mais l'élan vertical est accentué par le fond "en escalier".
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_collection privée, Munich
Sans titre_1926_huile sur toile_collection privée
Dans la 8e salle nous découvrons l'universel géométrique, les lignes constructives (1923-1928).
L'abstraction géométrique est marquée par la tentation de la table rase. Dans les années 1920, se développent en Europe, les mouvements d'art abstrait géométrique connu sous des noms divers comme constructivisme, suprématisme, art non objectif, néoplasticisme avec des artistes comme Kasimir Malevitch, Piet Mondrian ou encore Theo Van Doesburg.
Ils prônent toute référence à la nature et au réel. Ils défendent un art construit uniquement avec des éléments plastiques, des lignes et des plans, tournés vers une beauté nouvelle froide et impersonnelle.
Tutundjian est dessinateur et inventeur de formes.
Cercles inscrits dans des carrés irréguliers ou des rectangles incurvés, en équilibre sur des demi cercles.
Theo Van Doesburg (1883-1931)_Contre Composition XII, 1924_Huile sur toile_Musée de Grenoble
Sans titre_1929_huile sur toile_Galerie Bérès
C'est en 1926, que Tutundjian met en place son univers formel entre formes issues du vivant et compositions géométriques.
A partir de 1927, il recourt à des plats noirs évidés de formes géométriques.
Sans titre_1927_Encre de Chine sur papier_collection privée
Sans titre_1927_Encre de Chine sur papier_collection privée
Dessin abstrait géométrique_1928_Encre de Chine sur papier, dessin gris mauve vaporisé à l'encre,_Musée d'art moderne et contemporain de St Etienne.
Cercles enchaînés sur papier blanc_1927_Encre de Chine et vaporisation sur papier_Collection privée
La 9e Salle montre Tutundjian au moment où il participe aux grands mouvements de l'avant-garde européenne (1926-1929)
On observe des compositions très rigoureuses, une géométrie épurée, un langage plastique proche de Theo van Doesburg, Jean Hélion ou Auguste Herbin.
Le musée insiste sur le fait que Tutundjian est alors reconnu par ces artistes, même s'il est aujourd'hui beaucoup moins connu du grand public.
Lignes rouges et noires_1928_Huile sur toile_Collection privée
sans titre_1927_Huile sur toile_Collection privée
Sans titre_1927_Huile sur toile_Collection privée
Sans titre_1928_gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée
Sans titre_1928_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée
Dans la 10e salle nous voyons l'artiste s'éloigner progressivement de l'abstraction géométrique pour explorer un univers plus onirique et surréaliste.
Cette étape est essentielle, car elle montre que Tutundjian refuse de s'enfermer dans un seul langage artistique.
Cette salle permet aussi de comprendre un aspect important de la personnalité de Tutundjian; Il ne suit jamais durablement un mouvement artistique. Alors qu'il est reconnu par les milieux de l'abstraction (Art Concret et Abstraction-Création), il choisit malgré tout de changer de direction.
Ce goût de l'expérimentation explique en partie pourquoi son œuvre est restée longtemps difficile à classer et relativement méconnue.
Il multiplie les compositions réalisées uniquement à partir d'un point noir, d'un halo et de quelques tracées géométriques.
Le mouvement centrifuge ou centripète, par dispersion et dégradés de points à partir d'un centre plein, permet de rendre la gravité ou l'élévation.
Ces procédés sont théorisés dans les écrits des artistes du Bauhaus : Paul Klee et Vassili Kandinsky.
Sans titre_1926_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection B.H. Lausanne
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée
Sans titre_1926_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection B.H. Lausanne
Tutundjian associe des formes géométriques et des formes issues de la nature.
Il associe biologie, géométrie et philosophie pour comprendre le monde.