samedi 28 mars 2026

« Rouge comme neige – Enquête scientifique en montagne »



Le 17 mars 2026 avec l'association ARDDS nous visitons l'exposition "Rouge comme neige, Enquête Scientifique en Montagne" au muséum de Grenoble.

Le parcours est pensé comme une enquête scientifique immersive et le public est captivé par les explications de notre excellent guide Pascal Decorps.

Dans les Alpes entre 2 000 et 3 000 mètres d'altitude, chaque année à partir du mois d'avril jusqu'en juillet se produit un phénomène étrange, en certains lieux, les neiges fondantes (les névés) se teintent en rouge. 

L'exposition explore le phénomène sous multiples facettes, entre art, poésie, sciences et questionnements écologiques.

Cette exposition témoigne de la vulnérabilité des écosystèmes de montagne qui subissent les effets du changement climatique.

Mais pourquoi la neige blanche se retrouve t'elle colorée en rouge  ?

Ce phénomène se retrouve à différents endroits de la la planète, au Grenland, dans l'Antarctique, sur le mont Olympe... Il est observable depuis la période glaciaire qui date d'environ 11 000 ans.

Depuis que l'homme a découvert ce phénomène, il lui a donné plusieurs noms : Neige Rouge, Sang des Glaciers, Sables du Sahara, Aliens... Les scientifiques appellent ce phénomène étrange "bloom". 

Iglesias Louis Agustina_"Neige rose entre les murs de granit"_Argentine_Images issues du concours photo ALPAGA 2023-2024"

Dessin fait pendant l'expédition de l'explorateur John Ross en Antarctique_3 août 1818

Le parcours n'est pas intégralement scientifique. Il débute avec des œuvres artistiques inspirées de la neige rouge, qui allient des jeux de couleurs, de lumière, parfois presque poétiques et une réflexion sur notre perception de la nature.

Cela rompt le côté “expo classique” et rend l’expérience plus immersive.

Le museum présente un vitrail de Charlotte Gautier van Tour fait de micro-organismes. L'aspect, les couleurs varient avec le temps.

Charlotte Gautier van Tour est une artiste contemporaine française dont le travail se situe à la croisée de l’art, de la science et de l’écologie.

Née en 1989 à Évian-les-Bains, diplômée de l’École nationale supérieure des Arts Décoratifs de Paris en 2014, elle est à la fois artiste visuelle, plasticienne et scénographe.

Son travail est très original, elle utilise des matières vivantes et biologiques et travaille notamment avec des micro-organismes (bactéries, levures), des algues (spiruline), des matériaux organiques comme le kombucha ou l’agar-agar.

Son objectif est de montrer les liens invisibles entre les êtres vivants et les écosystèmes, d'explorer l’interdépendance du vivant et de créer des œuvres qui évoluent, se transforment, parfois se dégradent.

Son atelier est souvent décrit comme un mélange de laboratoire scientifique ou de cuisine expérimentale.

Elle cultive le hasard, la transformation et la sérendipité (la sérendipité est le fait de faire une découverte heureuse par hasard, alors qu’on cherchait autre chose… ou rien du tout.) en laissant la matière évoluer d’elle-même.

Son oeuvre est à la frontière entre science, poésie et philosophie.
 Charlotte Gautier van Tour_"L'eau et les mondes microscopiques sont au centre de mes recherches artistiques. Je m'allie aux micro-organismes, aux algues et aux végétaux pour créer des oeuvres écologiques qui ouvrent les espaces des possibles et réinventent des formes d'attention au vivant"

Est aussi exposé, un verre soufflé chez Arcam Glass, cordage. Il contient un extrait de neige fondue qui enferme de la Sanguina Nivaloïdes (prélèvement effectué par Eric Maréchal, chercheur au CNRS/LPCV et mission ALPAGA). 

"Le vivant sous toutes ses formes a trouvé son origine dans un milieu aquatique, ainsi les océans sont encore liés aux montagnes". 

Telles une fiole archaïque et organique, cette sculpture-récipient est une matrice aquatique qui abrite un extrait de Sanguina Nivaloides

Inspirée du phytoplancton et des micro-organismes marins, elle est aussi semblable à un organe de verre que l'ont porterait tout contre soi lors des marches ou expéditions dans la montagne" Charlotte Gautier Van Tour_ Extrait de Sanguina Nivaloides, 2023
Charlotte Gautier van Tour_Gestante_extrait de Sanguina Nivaloides_Création lors de la résidence de recherche artistique Archipel de St Gervais_Acquisition par la commune de Saint Gervais, 2023

Nous pouvons entendre une Bande sonore réalisée par les élèves du conservatoire Nina Simone de Grenoble :
 "La voix du névé"

Des animaux naturalisés sont exposés : une marmotte, un bouquetin, un chamois, un renard roux, un lièvre variable et un lagopède alpin.

Le souhait de leur présentation est d'expliquer la biodiversité de la montagne, et de rendre plus concrètes les questions scientifiques et climatiques, mais aussi de rappeler que la neige n’est pas “vide”, que c’est un écosystème complet et vivant, avec des êtres invisibles (tels les microbes).







A l'échelle microscopique la structure de la neige est déterminée par la forme cristalline de la glace.

En dessous de 0°, les molécules d'eau s'organise en un réseau hexagonal, donnant naissance à des cristaux présentant une symétrie particulière.

Chaque flocon de neige est une construction unique, façonnée selon les conditions de température et d'humidité de l'air.

Une fois au sol les flocons forment une couche de neige dont les propriétés thermiques et mécaniques dépendent de la taille et de la disposition des cristaux.

A l'échelle macroscopique, la neige au sol provient de l'amoncellement des flocons et se présente comme une mousse mêlant ait et glace, dont la structure évolue en permanente sous l'effet des conditions météorologiques. 

Une nomenclature internationales classe les types de neige : 
-  Des grains fins : issus de la transformation des particules reconnaissables dans un manteau neigeux à température uniforme, ces grains présentent une structure arrondie et de petite taille. Les formes initiales des flocons ne sont plus visibles.

- Des grains ronds : cette neige a subi un passage par l'état liquide. Elle est constituée de sphères de glace soudées entre elles par des ponts de glace. Sa structure est plus grossière et sa densité généralement plus élevée que dans les grains fins.

- Du givre de profondeur (ou gobelets) : Cette neige a une structure aérée. Contrairement aux classes précédents, la structures des cristaux n'est pas arrondie mais angulaire et souvent orientée vers la verticale. Cette couche fragile est connue pour favoriser les déclenchements d'avalanches.

- Du givre de surface : ces cristaux de glace se forment à la surface du manteau neigeux, par condensation de l'humidité de l'air sur la neige. Ils forment souvent des petites feuilles orientées vers le haut, fréquemment observées près des rivières en hiver.

Le guide nous fait participer à un petit jeu. Il s'agit d'associer chaque carte explicative à son cube.



Ce n'est pas de la neige mais un sucre à café. Ce cube permet de mieux comprendre l'échelle car il a été agrandi autant que le sont les blocs de neige


Neige de culture, produite par la solidification de gouttelettes d'eau liquide pulvérisées dans l'air par un canon à neige.


Neige fraîche qui vient de tomber. Elle est d'un blanc éclatant avec un aspect poudreux


Mélange entre grains fins et faces planes. Neige qui a évolué sous un faible gradient de température. Elle s'est tassée sous son propre poids et les grains de neige ont grossi et se sont arrondis par rapport à la neige fraîche.


Givre de profondeur ou gobelets. C'est une neige qui a évolué sous de forts contrastes  de température.


Grains ronds, neige qui a fondu partiellement. C'est dans cette neige humide que les algues se développent le mieux.

En 350 avant notre ère, Aristote décrit le monde vivant animal dans les neuf volumes de son Histoire des animaux. 
Il construit une synthèse du savoir de l'époque à partir de son expérience personnelle, mais aussi des éléments rapportés par ses relations. 

C'est ainsi qu'il décrit l'existence de larves rouges et velues dans la neige fondante.
il réalise vraisemblablement ses observations sur le mont Olympe, dans le Nord de la Grèce.

Aristote comprend que ces êtres ne peuvent pas vivre en dehors de leur milieu d'origine.

Les récits d'Aristote ont largement influencé les naturalistes qui l'ont suivi.
Pline l'Ancien (13-79 de notre ère), fait par exemple une description très semblable des larves rouges dans son Histoire naturelle.

"Il se forme des animaux dans les substances qui semblent le moins corruptibles. la neige produit elle-même des vers en vieillissant. Comme le temps la rend rouge, ces vers sont rouge aussi : ils sont velus (...), les vers de la neige sont tous paresseux à se mouvoir" Aristote_Histoire des animaux (342 avant notre ère).

Aristote_histoire des animaux, tome 1 (-345)_paris, hachette en Cie_Traduction Jules Barthelemy_Saint Hilaire, 1883_Collection privée

L'histoire naturelle de Pline l'Ancien (23-79 de notre ère) a été la référence pour la biologie de l'époque romaine jusqu'au 18e siècle. Le passage sur les neiges rouges est une traduction de l'Histoire des Animaux d'Aristote du grec au latin.
Pline l'Ancien_Hitoire naturelle, tome 2_Lyon Charles Pesnot, La Salamandre, traduction Antoine du Pinet, 1591_Collection privée

Le naturaliste et alpiniste genevois, Horace Bénédict de Saussure (1740-1799) découvre la neige rouge au cours d'un voyage dans les Alpes.

Il tente d'étudier cette "poudre fine", mêlée à la neige en la brûlant. Il déduit de l'odeur d'herbes calcinées qui s'en échappe que ces êtres de couleur rouge sont des végétaux.

Saussure se questionne : le soleil est-il responsable de ce rouge?

Pionnier de l'alpinisme et de la géologie Horace Bénédict de Saussure parcourt les Alpes et observe les glaciers, les roches et les phénomènes météorologiques.

Son "Voyages dans les Alpes" est à la fois un récit scientifique, un témoignage d'explorateur et une source essentielle pour l'histoire de la montagne.

Saussure voit des "Neiges rouges sur toutes les hautes montagnes" des Alpes.

Il recueille des échantillons, les observe au microscope et les étudie en le mettant en contact avec du vinaigre et de l'alcool, en les faisant bouillir avec su sel ou encore en les chauffant à très haute température à l'aide d'un chalumeau. 

Il s'agit de la première études des neiges rouges suivant une démarche scientifique.

" Je fus très étonné de voir leur surface teinte par places d'un rouge extrêmement vif. Cette couleur avait la plus grande vivacité dans le milieu (...). Quand j'examinais de près cette neige rouge je voyais que la couleur dépendait d'une poudre fine, mêlée avec elle, et qui pénétrait jusqu'à eux trois pouces de profondeur." Horace Bénédict de Saussure_Voyages dans les Alpes (1786)


Horace Bénédict de Saussure_Voyages dans les Alpes, précédé d'un essai sur l'histoire naturelle des environs de Genève_barde, Manget et Compagnie, 1786_Collection privée

En 1818, l'explorateur écossais John Ross tente de trouver un passage entre l'océan atlantique et l'océan pacifique par le nord-ouest.

Il a mené plusieurs expéditions en Arctique. En 1818, il perd en crédibilité en annonçant à tort l'existence de montagnes à ces latitudes. 

Plus tard en 1829, son navire est resté pris dans les glaces pendant quatre ans ce qui a faillit lui coûter la vie et celle de son équipage, avant qu'ils ne soient sauvés grâce à l'aide des inuits.

 Il n'y parvient pas, mais découvre l'existence de neiges rouges sous ces latitudes polaires.

Il les observe et multiplie les hypothèses sur la nature intrigante de paillettes cramoisies, champignons, excréments d'animaux, œuf de crevette ? Le mystère reste entier.

John Ross confie alors ses échantillons à des botanistes, qui commencent à étudier sérieusement ces organismes mystérieux. L'écossais Robert Brown en fait la première description au niveau cellulaire. Il pense voir une algue, mais n'ose pas l'affirmer.
Pour l'autrichien Franz Bauer, c'est un champignon. Il le nomme Uredo Nivalis en 1819.

C'est Carl  Agardh qui, en 1824, classe finalement ces êtres vivants parmi les algues, sous le nom de Protococcus Nivalis.
Portrait de John Ross, navigateur écossais (1777-1856)

John Ross_Planche extraite de Voyage of discovery, made under the orders of the admiralty in his majesty's ship Isabella and Alexander, for the purpose of exploring Baffin's bay, ans inquiring into the probability of the north-west passage_Londres, John Murray, 1819_collection privée

Autrichien, installé à Londres, Franz Bauer s'est spécialisé dans l'illustration scientifique des plantes. Il travaille longtemps aux jardins botaniques de Kew où il réalise des dessins d'une précision exceptionnelle au microscope. Ses oeuvres restent une référence majeure de l'illustration naturaliste.
Portrait de Franz Bauer (1758-1840)_Anonyme_Huile sur toile, début du 19e siècle

Le botaniste suédois Carl Agardh (1785-1859) est considéré comme l'un des fondateurs de l'étude scientifique des algues. Il associe pour la première fois les neiges rouges à la présence d'une algue, qu'il nomme Protococcus Nivalis, réfutant qu'il s'agissait d'un champignon.

Carl Adardh_Systema algarum_Lund Literis Berlingianis, 1824_collection privée

Le célèbre naturaliste anglais Charles Darwin observe les neiges rouges au cours du voyage qui lui permettra d'élaborer la théorie de l'évolution.


Lors de son voyage à bord du HMS Beagle autour du monde (1831–1836) il observe ce phénomène en Amérique du Sud. Comme beaucoup de scientifiques de l’époque, il est intrigué et contribue à montrer que c’est d’origine biologique.

À l’époque, certaines personnes pensent que c’est du sang tombé du ciel, ou un signe mystérieux / religieux voire une substance minérale inconnue.

On appelait ça la « neige sanglante » .

Darwin, fidèle à sa méthode, ne se contente pas d’observer, il ramasse des échantillons de neige rouge, les examine de plus près.

Il remarque que la couleur vient de minuscules particules, il comprend alors que ce n’est ni du sang, ni un phénomène surnaturel, mais quelque chose de vivant.
Charles Darwin_Journal of researches into the natural History and geology of the countries visiting during the voyage of HSM Beagle round the world_New York, Appleton, 1871_cillection privée

Grâce au Pourquoi Pas ?, l'expédition du commandant Jean-Baptiste Charcot en Antarctique (1908-1910) de nombreuses observations géographiques, océanographiques, zoologiques et botaniques ont pu être menées.
Maquette du Pourquoi Pas?, 1908_Atelier du musée de la marine (Chaillot, maquettiste), 1961, Paris_Bois, fer, laiton, coton peint_Musée National de la Marine, France

Au côté du commandant Charcot sur le "Pourquoi Pas ? IV" Louis Gain (1883-1963) observe et étudie la flore et la faune antarctiques et décrit précisément la diversité des algues présentes sur le continent.

Louis Gain_La flore algologique des régions antarctiques et sub-antarctiques_Paris, Masson et compagnie, 1912_collectionprivée

Photographies prises à bord du "Pourquoi Pas ? IV". Ce sont les premières photos connues des neiges colorées.
Louis Gain_La flore algologique des régions  antarctiques et sub-antarctiques_Paris, Masson et compagnie, 1912

Avant les années 2000, on connaissait déjà la “neige rouge” (ou sang des neiges), mais :
les espèces étaient mal identifiées. On pensait souvent que Chlamydomonas Nivalis était l’espèce principale, les classifications reposant surtout sur la morphologie (forme apparaissant au microscope).

En 2009, plusieurs équipes (notamment en Europe centrale : Allemagne, République tchèque, Autriche) ont utilisé le séquençage ADN, la phylogénie moléculaire et la culture en laboratoire combinée à la génétique.

Les résultats majeurs sont que ce qu’on croyait être une espèce s'avère être des dizaines de lignées distinctes avec plusieurs dizaines d’espèces réparties selon l’altitude et les conditions climatiques.

Au final, les travaux génétiques ont montré que la fameuse Chlamydomonas Nivalis n’est pas la principale responsable.
Une autre lignée domine, la Sanguina Nivaloïdes.

C'est finalement l'équipe tchèque et allemande que forment Lenka Prochazkova, Thomas Leya, Heda Kriskova et Linda Nedbalova qui réexaminent, en 2019, les espèces responsables de la coloration des neiges, à la lumière d'analyses génétiques nouvelles.
Elles isolent une algue responsable spécifiquement du fameux sang des glaciers et l'appellent Sanguina Nivaloïdes.

Le résultat final montre que les algues sont vertes à la base et qu'elles produisent des caroténoïdes sous stress lumineux. Ce sont ces pigments qui donnent la couleur rouge.

Les équipes ont aussi montré que la neige n’est pas “vide” elle contient des algues, des bactéries et des champignons.

Ces interactions écologiques sont encore mal comprises.




Aujourd’hui le projet ALPALGA est une des recherches les plus importantes sur les algues des neiges.

C'est un programme de recherche français (piloté à Grenoble) qui étudie les microalgues vivant dans la neige et la glace, en particulier celles responsables des neiges rouges / vertes.

C’est un projet pluridisciplinaire (biologie + écologie + climat + physique de la neige), collaboratif (il est composé de plusieurs laboratoires) unique en Europe.

Son objectif global est de comprendre le rôle de ces micro-organismes dans les écosystèmes alpins et le changement climatique.

Le projet est centré autour de Grenoble et des Alpes environnantes, au col du Lautaret, dans le massif des Écrins aux Cerces, aux Roches Noires, en Vanoise…à des altitudes allant de 1000 à 3000 m.

Ce sont des zones où la neige persiste longtemps et où les conditions extrêmes favorisent ces microalgues.

Le projet s’étend aussi ponctuellement au Groenland et dans d’autres régions froides à fin de comparaisons.

ALPALGA combine plusieurs approches scientifiques.

Tout d'abord, la génétique et la biodiversité avec pour méthode l'ADN environnemental, c'est à dire qu'on prélève de la neige, on séquence l’ADN présent et on identifie toutes les espèces invisibles.

L'objectif est d'inventorier les espèces, de comprendre leur répartition et de reconstruire leur évolution.

Ensuite, la biologie et la physiologie avec la culture d’algues en laboratoire, l'étude de leur métabolisme et l'analyse de leurs pigments afin d'expliquer comment elles survivent au froid et comment elles résistent aux UV.

Les scientifiques s'intéressent également à l'écologie de montagne avec les cycles saisonniers, la circulation entre neige, sol et eau et la dispersion (vent, fonte, ruissellement) ainsi qu'au climat avec l'impact sur le manteau neigeux et l'interaction avec la lumière.

Ils ont découvert une biodiversité bien plus riche que prévu avec de nombreuses espèces inconnues, avec une forte spécialisation selon l'altitude et les conditions de vie.

Ils confirment le rôle de l'espèce Sanguina Nivaloïdes, algue qui assombrit la neige ce qui provoque une plus forte absorption de la chaleur par la neige et accélère la fonte des glaciers.

A la fin de la visite nous pouvons voir et écouter une série de vidéos ainsi que l'interview d'un alpiniste qui récolte des échantillons de neige pour les  scientifiques;

Au delà de son esthétique, la neige joue un rôle majeur dans le climat et les milieux alpins.

Dans les Alpes, la neige joue un rôle crucial dans le cycle de l'eau, en la stockant sous forme solide pendant l'hiver et en la libérant progressivement lors de la fonte au printemps.

Le manteau neigeux régule aussi la température du sol. En l'isolant, la neige réfléchit le rayonnement solaire, ce qui participe à la régulation du climat mais c'est aussi un écosystème vivant qui influence directement la fonte des glaciers.

Rouge comme neige est une expo à la fois scientifique, immersive et originale. Ce n’est pas juste une expo à regarder, c’est une expérience enrichissante.


Texte de paulette Gleyze aidée des commentaires de notre guide 

Photos de Gérard Gleyze

mercredi 18 mars 2026

Les caves de Grande Chartreuse à Voiron



Le 28 février 2026, nous visitons les caves de Grande Chartreuse à Voiron.

Barbara notre guide, nous retrace l’histoire des Chartreux et de leur fameuse liqueur.

Elle va nous faire découvrir les grandes périodes de l’histoire des liqueurs de Chartreuse (des origines de l’Élixir à l’essor de la marque), l’univers des plantes aromatiques indispensables à la recette, la cave historique et son patrimoine matériel et bien sûr nous faire déguster l'élixir sur une petite meringue, puis la chartreuse jaune et enfin la chartreuse verte.
Le monastère de la Grande Chartreuse aujourd'hui

L’ordre des Chartreux est fondé en 1084 par Bruno de Cologne. Avec six compagnons.
Il se retire dans le massif de la Chartreuse, près de Grenoble, dans un lieu isolé appelé le Désert de Chartreuse.

Avec l’appui de l’évêque Hugues de Grenoble, ils fondent un ermitage organisé autour d’une petite église, de cellules individuelles en bois, d’un cloître rudimentaire. 
Le lieu est pensé pour la solitude et le silence absolu.
Saint Bruno en prière_huile sur toile_anonyme_1800-1825, Collection Chartreuse

Saint Bruno, statuette en bronze à patine brune de François-Alphonse Picquermal, fonderie Bingen_1900-1905_collection Chartreuse

Ils adoptent un mode de vie original, à mi-chemin entre la vie érémitique (solitaire), et la vie cénobitique (communautaire), selon la règle de St Bruno.

Chaque moine vit dans une cellule où il prie, travaille, médite, copie ou étudie.

La communauté se retrouve seulement pour certains offices et la messe.

Leur devise : "Stat crux dum volvitur orbis" (La Croix demeure tandis que le monde tourne).

D'autres monastères suivant la même règle, voient le jour en Europe, en France, Italie, Espagne, Allemagne, Angleterre.
La Chartreuse de Busheim (Allemagne)_huile sur toile (détail, 1683_Collection Monastère de la grande Chartreuse

Du XIIᵉ au XVIIᵉ siècle, le monastère connaît plusieurs destructions majeures.

En 1132 : une avalanche détruit les premières installations. Au Moyen Âge le monastère est ravagé par plusieurs incendies, et en 1676 un grand incendie ravage presque tout le monastère.

Chaque fois, la communauté reconstruit en s'agrandissant progressivement.
L’architecture actuelle est principalement issue des reconstructions des XVIIᵉ et XIXᵉ siècles.

En 1257, les moines Chartreux, répondent à l'appel du roi de France, Saint Louis, et fondent un monastère à Vauvert, en lisière de la capitale, dans l'actuel jardin du Luxembourg. 
Monastère de vauvert, Eglise des Chartreux_Gravure d'après Matthäus Merian, 1640_Collection Chartreuse

Un demi siècle plus tard s'élève en ce lieu "La Chartreuse de Paris" entourée de jardins et de pépinières qui favorisent l'intérêt des moines pour l'art de la pharmacopée.

L'enclos est situé au coeur de Paris, entre le boulevard Saint Michel et la rue d'Assas, avec en son sein, le moulin des chartreux, et en perspective le Mont Valérien, le dôme des Invalides et l'église des Chartreux.
L'enclos des Chartreux rue d'Enfer (Paris)_huile sur toile, d'après Nicolas Jean-Baptiste Raguenet, 1760_collection particulière

Dans le cadre de leurs activités, les chartreux côtoient le médecin et théologien Arnaud de Villeneuve et son élève Raimond Lulle, célèbres pour leurs études sur les plantes médicinales et pour avoir présenté un nouveau médicament : l'eau de vie, obtenue après distillation de vin.

Les moines mettent alors au point plusieurs élixirs de jouvence appelés eau de vie, qui sont utilisés pour leurs vertus thérapeutiques.

Ainsi, en 1605, François-Annibal d'Estrées, maréchal qui a foi en leurs savoirs et connaissances, remet aux Chartreux de Paris un document dont les origines demeurent mystérieuses.

Le maréchal François-Annibal d'Estrées est le frère de Gabrielle d'Estrées, favorite du roi Henri IV.

Destiné à une vie ecclésiastique, il est nommé évêque de Noyon à la fin du XVIe siècle, mais décide ensuite de se consacrer à une carrière militaire.

En 1605, il remet aux Chartreux de Paris un manuscrit, dont l'origine est inconnue contenant quelques opérations à réaliser autour d'une liste de plantes. 

Son lien étroit avec le monde ecclésiastique lui laisse à penser que les moines sont les seuls à même d'appliquer, de développer et de conserver la formule. 

Par ce don, les moines considère François-Annibal d'Estrées comme un bienfaiteur.
François-Annibal, marquis de Coeuvres, duc d'Estrées, maréchal de France_Huile sur toile, d'après Paulin Guérin, 1815-1820_Grand Palais (Château de Versailles)

Ce manuscrit contient une liste de plantes hétéroclites et quelques indications pour établir un élixir de "longue vie".

En 1614, une apothicairerie est construite dans le monastère parisien de Vauvert sous la responsabilité du frère Claude Obriot, ce qui permet de mieux oeuvrer à l'assemblage des plantes.

Malgré un travail acharné les moines ne parviennent pas à trouver l'équilibre parfait pour leur élixir à partir du manuscrit.

Après un séjour à Paris en 1736, Dom Michel Brunier de Larnage découvre ce manuscrit.

 Lorsqu'il devient prieur de la Grande Chartreuse et général de l'ordre, en 1737, il demande à ce que le manuscrit soit transféré à la Grande Chartreuse.
Monastère de la Grande Chartreuse_gravure, 1676_Collection Chartreuse

Frère Bruno et frère André vont alors développer une nouvelle formule dont la couleur est rouge. 

Après leur décès, leur successeur, frère Jérôme Maubec parvient en 1755 au résultat final proposant un remède à 71° "fort renommé" dont le procédé sera consigné dans le manuscrit, tout en précisant "il ne faut pas que le manuscrit sorte jamais de chez le révérend Père". 

Après la mort de Jérôme Maubec en 1762, on fait appel à frère Antoine Dupuy pour poursuivre le travail. Il en améliore la méthode et la nouvelle couleur est un peu "verdâtre" et son goût "âcre, piquant et actif".
Vues de l'entrée de la Grande Chartreuse en Dauphiné_estampes d'Olivier le May_gravures de Michel Picquenot, 1782_Collection Chartreuse

Des Distillations. Figure de l'arbre qui porte le Poyvre, gravure extraite du "vingt septième livre" d'Ambroise Paré in Les Oeuvres, 1585_Collection Chartreuse

En 1764, ce procédé et ses sept opérations succéssives sont consignés dans un nouveau manuscrit de sept pages au titre explicite "Composition de l'élixir de Chartreuse". Cette date est le moment fondateur.
Elixir végétal de la Grande Chartreuse. Deux francs, flacon et étui, 1871-1885 (notice signée Dom Grezier)_Collection Chartreuse


Dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, l'élixir de santé est proposé à quelques amateurs éclairés sur les marchés de Grenoble et de Chambéry et des villes proches.

Cet élan est brisé par les crises politiques, en 1788 avec la journée des Tuiles à Grenoble, prémices de la Révolution Française l'année suivante qui entraîne l’expulsion des moines, la confiscation de leurs biens, et la vente du monastère comme bien national. Les bâtiments sont pillés et laissés à l’abandon.
Entrée de Napoléon Bonaparte à Grenoble le 07 mars 1815_gravure de François Georgin, imprimerie Pellerin, 1859-1860_Collection Chartreuse

En 1790, l'Assemblée nationale promulgue la loi sur la constitution civile du clergé, et le gouvernement dresse alors l'inventaire des biens des chartreux. 
Loi relative aux paiement des pensions du clergé séculier et régulier, décret de l'Assemblée Nationale en 1790_collection Chartreuse

En 1792, l'Etat décide de chasser les Chartreux de Vauvert et de tous les monastère de France.

C'est dans ce contexte troublé que le manuscrit passe de main en main.

Pierre Liotard, ancien pharmacien de Chartreuse,
travaille à la Grande Chartreuse puis à la Chartreuse de Prémol en qualité de pharmacien dès 1790.
En 1800, sous le régime consulaire, il récupère le manuscrit des mains de Dom Basile Nantas, ancien vicaire de la Chartreuse de Prémol et le garde précieusement.

Cette donation comporte des conditions à savoir qu'une fois l'ordre des Chartreux rétabli, il doit restituer ce manuscrit. 

Il ne respectera pas son engagement.
Page du Manuscrit de la recette de la liqueur de Chartreuse, sans date_Collection Monastère de la Grande Chartreuse

Reproduction d'une page du Manuscrit de la recette de la liqueur de chartreuse, 1830_
Collection Monastère de la Grande Chartreuse

Prieur de la Grande Chartreuse tenant le manuscrit de la recette de l'élixir, photographie de Pascal Flamant, 2023_collection Chartreuse

Après la mort de Dom Basile Nantas, en 1803, Pierre Liotard veut développer son élixir.
Mais un décret impérial de 1810 refuse de reconnaître "le nouvel élixir" puisque celui-ci a déjà été commercialisé par les Pères Chartreux. 
Après ce premier refus, il recevra quelques années plus tard l'autorisation de vente, mais sans grand succès commercial.
Feuillet de couverture du manuscrit de la recette de l'élixir des Pères chartreux, d'après le manuscrit de Pierre Liotard, 1815_Collection Monastère de La Grande Chartreuse

En 1816, par ordonnance royale de Louis XVIII, les chartreux sont autorisés à rejoindre leur monastère dévasté.

Sous l'impulsion de Dom Ambroise Burdet, et grâce à ses notes ils vont produire un nouvel élixir. La production reste restreinte, seul un petit alambic étant réinstallé.

Le frère de Vanni livre à dos d'âne les flacons, calés entre des sacs de foin.
Route de la Grande Chartreuse, photographie stéréoscopique sur plaque de verre, 1891_Collection Chartreuse.

Huit ans de travail conduisent à la bonne recette rédigée par Dom Messy.

A partir de 1825, des écrits témoignent du développement d'un nouvel "élixir de table ou de santé".

Cette nouvelle liqueur à 60° a des vertus médicinales qui vont aider à lutter contre les épidémies de choléra qui frappe la France et l'Europe en 1832.
Le Temps, journal des progrès, une de presse, 16 avril 1832_Collection Chartreuse

Outre cet aspect médicinal, les moines comprennent que ce nouvel élixir, dont la production est de 300 litres par an, peut devenir une liqueur au goût unique.

En 1835, les moines récupèrent enfin leur manuscrit moyennant la somme de 3000 francs auprès de la veuve de Liotard.

Peu après, une liqueur de mélisse qui se caractérise par une couleur blanche est mise au point par frère Colomban Mure-Ravaux juste avant de décéder.

En 1838, frère Bruno Jacquet élabore un tout autre assemblage, plus doux à la couleur jaune pâle.

Le père Garnier, procureur et responsable des liqueurs décide en 1840 d'appeler une autre liqueur de santé élaborée par les moines, la "Chartreuse verte".

Dès 1840, les ventes deviennent le revenu principal du monastère et elles décuplent l'année suivante.

Parallèlement au développement rapide de "la chartreuse verte", "la chartreuse jaune" éveille la curiosité des amateurs qui découvrent une liqueur plus douce à 43°. Les visiteurs du monastères se voient offrir "un petit verre de liqueur pour 5 centimes".

Liqueur de Chartreuse verte, bouteille de 1840_Collection Chartreuse

La renommée de la Chartreuse est telle qu'on la nomme "la reine des liqueurs".

Les liqueurs et l'élixir s'exportent désormais à Vienne, Gap, Genève, Marseille, Nancy... et même à Paris et en Italie, bien que la marque ne soit toujours pas déposée.

A partir de 1848, la situation des moines s'améliore et les ventes progressent grâce à la présence d'une garnison militaire installée en Isère, dépêchée par le gouvernement.

Dans ce contexte, des brigades se déploient dans le massif de la Chartreuse.

C'est là, lors d'une permission, que trente officiers, visitant le monastère découvrent l'élixir.

Dom Louis Garnier les reçoit et leur propose de déjeuner. A la fin d'un modeste repas, il leur fait goûter la "chartreuse jaune" imaginée par le frère Bruno Jacquet.

C'est une révélation, les militaires sont conquis par cette boisson. "C'est un vrai nectar" s'exclament les officiers. Ils promettent alors aux moines de la faire connaître dans toute la France.

Cet évènement aussi malin qu'exceptionnel permet de développer le commerce de la liqueur. Les commandes affluent et la boisson prospère sur tout le territoire français.
Devanture du magasin "Au génie des Chartreux. Monsieur Dubonnet", 49 bis rue Sainte Anne, 1887_Collection Chartreuse

Après avoir découvert "la chartreuse jaune" lors d'une visite au monastère, ils en font la publicité.
Le succès et tel que les contrefaçons et les procès s'accumulent.

Pour mettre fin aux contrefaçons, les pères chartreux fabriquent des bouteilles spéciales et y apposent des étiquettes et des cachets "Liqueur fabriquée à la Grande Chartreuse" accompagnés de la signature de Dom Louis Garnier.

Le 20 novembre 1852, ce dernier dépose une première fois la marque pour les Chartreux.

En 1864, l'accroissement de la production et du commerce de liqueurs, mais aussi la volonté d'éviter les risques d'incendies dans le monastère, nécessite le transfert de la distillerie à Fourvoirie sur la commune de Saint laurent du Pont.
Maquette de la Distillerie à Saint Laurent du Pont, 1860-1935, maquette de Roger Rey, 2006_Collection Chartreuse

En outre, après des années de débats et de procédure, une lettre du pape recommande au Prieur de chartreuse, "d'éloigner" du monastère "la fabrication de liqueur" pour y conserver le silence, le recueillement et la solitude.
Maquette du Monastère de la Grande Chartreuse, 1979-1982_Collection Chartreuse

Parallèlement, un lieu d'entrepôt et d'expédition est installé à Voiron.

Les travaux d'aménagement des deux sites est entrepris dès 1860. Seul le dépôt des plantes aromatiques est conservé au monastère.

A la fin des années 1860, les contrefaçons se multiplient et une quinzaine de procès sont engagés jusqu'en 1868.

Dom Louis Garnier enregistre alors la marque de commerce en 1869.
Malgré cette protection, le guide pratique du distillateur observe que la Chartreuse "est de toutes les liqueurs, celle qui  donné lieu au plus grand nombre de contrefaçons".

Le Vatican est satisfait de l'activité des moines, car chaque année, depuis 1865,, elle permet de subvenir aux besoins du séminaire français de Rome mais aussi de venir en aide aux populations locales, comme cela a été le cas lors de l'incendie qui a ravagé Saint Laurent du Pont en 1854, ou encore la construction d'un hôpital en 1892 dans ce même village.

En 1865, cinq cent soixante mille litres de liqueurs de Chartreuse sont vendus en France et à l'étranger pour atteindre le million de litres vendus en 1879. La distillerie de Fourvoirie s'agrandit en 1884.

A la fin de la décennie, près de trois millions de litres sont commercialisés chaque année, avant de redescendre à un million sept cent mille litres les années suivantes.

En 1867, se tient à Paris la deuxième Exposition Universelle française consacrée aux arts et à l'industrie.
Son objectif principal est d'être la vitrine mondiale de la modernité française et de l'excellence de ses produits.
Afin d'attirer un grand nombre de visiteurs, le Champ de Mars promeut les multiples innovations et savoir-faire français.
Pour l'occasion, des trains sont spécialement affrétés sur la ligne de chemins de fer, PLM reliant la gare de Voiron à Paris.
La Grande Chartreuse, les moines élaborent la liqueur. Dessin de Gustave Jundt, gravure d'Emile Deschamps, 1870_Collection chartreuse

Ce développement à l'international s'appuyant en 1894,  sur le développement du chemin de fer reliant Voiron à Sait Béron en passant par Fourvoirie. 
De haut en bas, de gauche à droite:
Autocar touristique Berliet sur les routes de la Grande Chartreuse, 1909_Fondation Berliet
Cour de la distillerie de Fourvoirie et expédition en train, photographie 1890-1895_Collection Monastère de la Grande Chartreuse
Train quittant la Fourvoirie, photographie 1890-1895_Collection Chartreuse
Dégustation de la liqueur à la distillerie de la Fourvoirie, photographie, 1889_Collection Chartreuse

A la fin du XIXe siècle, la reine Victoria séjourne à trois reprises à la station thermale d'Aix les Bains, en Savoie. La monarque visite alors la région sous le pseudonyme de "Comtesse de Balmoral", stratagème lui permettant l'éviter les cérémonies protocolaires.

C'est dans une de ses excursions, qu'en avril 1887, elle découvre la distillerie de Fourvoirie puis se rend au Monastère de La Grande Chartreuse.

Bien qu'habituellement interdit aux femmes, la reine est autorisée exceptionnellement à visiter le lieu et à découvrir la mythique liqueur.

Lors de sa visite, les moines lui font goûter la "chartreuse jaune".

Conquise, la reine en fera indirectement la publicité et contribuera ainsi à la notoriété de la liqueur sur le marché britannique.

La liqueur est reconnue de tous, pourtant ce n'est qu'en 1890 qu'a été créé le bureau de la publicité sous la direction de Paul Brézun.
Paris-Lyon_Méditerranéan Railway. Circular Tours in the Alps of Dauphiné_Affiche imprimerie Charles Verneau, 1898_Collection Chartreuse







Dans le rapport de l'exposition universelle de Bruxelles en 1897 sur l'industrie des liqueurs françaises, on peut lire que le succès de la Chartreuse est lié à "la fabrication en grand, parfaite unification et homogénéité dans la fabrication."
A la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle, les liqueurs s'exportent partout dans le monde.

La liqueur des pères Chartreuse est présente sur toutes les tables des grandes puissances du monde.
Ainsi elle s'impose en Angleterre, aux Etats-Unis, en Espagne et en Allemagne.
Elle réussit même à s'imposer au sein de 'Empire tsariste. " La chartreuse Jaune" est ainsi dégustée par les Romanov. Le tsar a pris l'habitude d'accommoder son champagne avec la liqueur de chartreuse.
Ainsi, la boisson s'installe sur le marché impérial russe et s'affirme comme un produit emblématique de l'alliance franco-russe.

En 1903, les moines de la Grande Chartreuse sont expulsés de France par l’État français. Cet événement s’inscrit dans la politique anticléricale du gouvernement de Émile Combes et dans l’application de la loi de 1901 sur les congrégations religieuses.

Le 29 avril 1903, l’armée et la gendarmerie interviennent à la Grande Chartreuse, les portes du monastère sont forcées et les moines sont expulsés manu militari malgré le soutien d’une foule venue des villages voisins. Le monastère est fermé et les biens de l’ordre sont saisis par l’État.

Après leur départ, les chartreux se dispersent dans plusieurs pays :

La communauté principale s’installe à la chartreuse de Farneta, près de Lucques. en Italie.
D'autres dans la chartreuse de Parkminster en Angleterre, d'autres encore en Suisse.

Certains s’installent à Tarragone en Espagne en 1904, où ils déplacent la production de la liqueur Chartreuse.

La production y commence en 1904. Les bouteilles sont souvent marquées « fabriquée à Tarragone par les Pères Chartreux ».



La distillerie de Tarragone_photographie de 1919_Collection Chartreuse

Joseph Dubonnet est un pharmacien chimiste né en Savoie en 1818. Les Chartreux et le chimiste établissent un lien fort lorsque les Chartreux le soutiennent lorsqu'il commence son activité de distillateur.
C'est lui qui amène les premières bouteilles de "Chartreuse Jaune" à Paris et devient leur dépositaire exclusif.
Il est, dès 1850, à la demande des Chartreux, leur partenaire dans le procès qui les opposent à des contrefacteurs. Lorsque les Chartreux sont expulsés de leur monastère en 1903, la marque Dubonnet leur reste fidèle.
Tout au long des années 1920, elle va défendre l'héritage des moines et l'image de "la vraie marque" de Tarragone.
Ces liens fidèles de partenariat se maintiendront pendant quatre générations avec un slogan exceptionnel : "Avant le repas, prenez un Dubonnet, après le repas prenez un verre de Liqueur des Pères Chartreux" Dubo, Dubon, Dubonnet...
Dubonnet vin tonique au quinquina, Pères Chartreux "Tarragone", imprimerie Frossard Courbet et Cie, 1912_Collection Chartreuse

Publicité, 1910_Collection Chartreuse

Tarragone_Fêtes de Santa Tecla, 22, 23 et 24 septembre 1944_Affiche d'Enric Baixeras Sastre, lithographie de V Rubio, 1944_Collection Chartreuse

La tradition cartusienne. Le style singulier de la Chartreuse compose l'excellence inégalée de Chartreuse_Maquette pour une publicité (Espagne), sans date_Collection Chartreuse


Distillerie de Tarragone_série de photographie, 1915_Collection Monastère de La Grande Chartreuse

Pendant ce temps, en France, l’État confie la marque et les installations à une société privée appelée Compagnie Fermière de la Grande Chartreuse, liée au liquoriste Cusenier.

Il existe donc deux productions concurrentes, celle des moines en Espagne (authentique), et celle d’une société française utilisant la marque.

Pendant cette période, Farneta devient la maison principale de l’ordre.

Les chartreux restent en exil pendant près de 40 ans.

En 1940, au début de la Seconde Guerre mondiale, l’Italie étant devenue un pays ennemi pour la France, les moines obtiennent le statut de réfugiés politiques, ils sont alors autorisés à revenir dans leur monastère de la Grande Chartreuse.

Depuis cette date, la maison mère de l’ordre est de nouveau installée en Chartreuse.

La situation crée un phénomène assez unique, beaucoup de consommateurs boycottent la Chartreuse officielle française, les cafés préfèrent servir la liqueur des moines exilés, certains commerçants font venir les bouteilles directement d’Espagne.

Dans plusieurs pays étrangers (États-Unis, Suisse, Belgique), la justice reconnaît même que la véritable Chartreuse est celle des moines, ce qui aide leur commerce.
Plusieurs pays reconnaissent que seule la liqueur faite par les moines est légitime. La Cour suprême des États-Unis, par exemple, interdit la liqueur concurrente sur son territoire.

Peu à peu, la distillerie officielle française perd ses marchés. Durant l’exil la production principale reste à Tarragone. Ces bouteilles historiques sont aujourd’hui appelées « Chartreuse de Tarragone ».

Les Chartreux décident de revenir en France avec l'accord du Saint Siège, après la Première Guerre Mondiale car, depuis l'Armistice, la loi interdit l'importation de liqueur depuis l'étranger. C'est tout naturellement à Marseille, au 15 rue de l'Obélisque, qu'ils s'installent en 1921, dans une ancienne distillerie d'absinthe, qui a été fondée en 1878 par Charles-Frédéric Berger. Ce sont les frères Eugène Courlet et Patrice O'Connell qui la dirige aux côtés de Paul Brézun et Henri Durand avec pour responsable de la distillation, Alphonse Allaman.
Ce dernier deviendra chef des travaux pour l'Ordre et pilotera les travaux de Fourvoirie.
En 1932, la distillerie marseillaise ferme ses portes. 
En 2021, Chartreuse rend hommage à ce centenaire provençal avec une liqueur dont le vieillissement a été prolongé de manière exceptionnelle à Marseille.

Entre 1921 et 1929, les moines produisent aussi temporairement à Marseille.
Paris-Lyon-Méditerrannée. Marseille la grande métropole industrielle et commerciale_Affiche de Roger Broders_Imprimerie Cornille & Serre, 1922_Collection Chartreuse

Distillerie de Marseille. Dom Théophane, frère Eugène Courlet et frère O'Connell devant l'un des alambics fabriqués par la maison Tranchand, photographie de Fernand Detaille, 1923_Photographie Fernand Detaille_Fonds Gérard Detaille_Musée de Marseille

En 1929, les Chartreux parviennent enfin à reprendre le contrôle de la marque Chartreuse.

La production se réorganise progressivement autour de leurs installations historiques.

Cependant, les moines ne peuvent toujours pas revenir au monastère.

En 1938, pendant la guerre civile espagnole, la distillerie de Tarragone est bombardée, ce qui perturbe encore la production.

En juin 1940, un décret du ministre Georges Mandel autorise finalement les Chartreux à revenir. Ils réintègrent le monastère de la Grande Chartreuse et l'ordre reprend progressivement sa vie monastique en France.

La distillerie de Fourvoirie, située dans la gorge du Guiers près de Saint-Laurent-du-Pont, est l’un des lieux les plus mystérieux et marquants de l’histoire de la Ordre des Chartreux. Son histoire mêle innovation industrielle, exil religieux, catastrophes naturelles et ruines spectaculaires.

En 1864, les moines chartreux décident de moderniser la production de leur célèbre liqueur Chartreuse (liqueur). Ils construisent donc la distillerie de Fourvoirie, au fond de la vallée.

Le 15 novembre 1935, un énorme éboulement de montagne se produit dans la gorge. des milliers de tonnes de roches tombent, la route est coupée, la distillerie est gravement endommagée.




L’activité devient impossible, le site est définitivement abandonné .

Quand les chartreux reviennent en France en 1940, ils décident de ne pas reconstruire Fourvoirie.

À la place, ils installent la production dans une nouvelle distillerie à Voiron (Isère). Le site est plus accessible et moins exposée aux risques naturels

Cette distillerie deviendra pendant longtemps la plus grande cave à liqueur du monde.

Aujourd’hui, la production principale est encore plus discrète et se fait près du monastère, mais l’histoire industrielle reste liée à Voiron.

Avec les Trente glorieuses, la reconstruction de la France inaugure une période de croissance paisible pour les liqueurs.

En 1951, le mot "Chartreuse seul" est apposé sur les étiquettes. Le design des bouteilles est renouvelle, on reprend le marquage en relief.

A la fin des années 1950, sont lancées des campagne publicitaires d'envergure, les dessins de Charles Lemmel sont progressivement remplacés par des montages photographiques.

Conjointement, les premières publicités radiophoniques font entendre des chants d'oiseaux et des chuchotements évoquant le silence de la vie monastique, et au cinéma on montre des champs de fleurs...

Pendant cette décennie la production est maintenue à Tarragone. L'engouement pour la liqueur de chartreuse est à son apogée et les ventes sont en fortes hausses aux Etats Unis.

Pour marquer cette époque, en 1963, est créée la "Chartreuse vieillissement Exceptionnellement prolongé" .

En 1966, le chantier d'agrandissement des caves de Voiron, va répondre à cette demande croissante.

 Publicité, imprimerie Dardelet_1960-1965_Collection Chartreuse

A cette époque, la liqueur devient incontournable pour célébrer de grands évènements comme le couronnement de la reine Elisabeth en 1953, ou les jeux olympiques en 1968.

Chartreuse possède sa propre caravane publicitaire lors du critérium cycliste du Dauphiné Libéré jusqu'à la fin des années 1970.

Dans les années 1970-1980, avec le slogan "Osez le vert", Chartreuse élargit sa gamme sous l'impulsion de Chartreuse Diffusion. La liqueur se décline alors en "Chartreuse Framboise", "Chartreuse Orange" ou encore "Chartreuse Myrtille".

Une édition spéciale est créée en 1976 pour le bicentenaire des Etats Unis alors même que le cocktail "Swampwater" à base de jus d'ananas et de "Chartreuse verte" connaît un succès incroyable Outre Atlantique.

La Chartreuse est devenue un mythe dans la culture populaire.

Après le réalisateur américain Quentin Tarantino, après Bruce Springsteen qui l'évoque dans sa biographie, Amélie Nothomb dans ses livres, Frank Zappa dans ses chansons, le groupe rock ZZ Top édite en 2012 une chanson hommage au titre évocateur, Chartreuse, à prononcer à la texane "Chartrousssse", après avoir découvert la Chartreuse lors du festival Musilac à Aix les Bains.


Depuis plusieurs années, de nouvelles éditions de liqueurs sont créées, comme la série limitée "Verte et Or" réservée uniquement à la ville de Voiron à l'occasion des fêtes de la Chartreuse et en hommage à la ville qui a accueilli la distillerie quatre vingt ans plus tôt.

Une édition spéciale créée en 2017, assemblage de Jaune et de Verte servant à la confection de la boisson officielle des fêtes de Tarragone, symbole d'un long siècle de relation entre la liqueur et la capitale de Catalogne.

En 2015, une cuvée exceptionnelle tirée à seulement 250 exemplaires : Une Chartreuse" renouvelée chaque année sur le principe d'une Solera, ou réserve perpétuelle, voit le jour.

En 2019 c'est au tour de la liqueur "coup de foudre 147", qui vieillie encore dans la cave de Voiron, est vendue exclusivement dans la boutique de Chartreuse.

Enfin en 2021, le retour confidentiel des chartreux en France comme distillateurs un siècle plus tôt est célébré par une série limitée "Marseille 1921-2021"

En 2022, le site des caves de la Chartreuse à Voiron devient le lieu de culture et d'histoire de la liqueur.


Chartreuse Green Chaud. Chocolat et Chartreuse, affiche de Jean Paul Olivari, 1994_Collection Chartreuse

Ce dessin est un pied de nez au temps qui passe et au cycle des modes. La légende d'origine n'est pas celle-ci, mais "Et pourquoi pas en digestif ?" Il symbolise le retour au mode de consommation classique d'un ton ironique accompagné d'une image de convivialité, de partage, de joie et de plaisir.
Chartreuse et café. Ils vont si bien ensemble,  dessin de Jean Paul Olivari, 2001_Collection Chartreuse

Chat serveur de liqueur Chartreuse. Dessin de Jean Paul Olivari, 2001_Collection Chartreuse

"Osez le verre vert" (1970)

En 1970, un importante campagne publicitaire est programmée par Chartreuse. 

La marque choisit de transformer sa publicité avec une message transgressif et orignal à la fois : Osez le verre vert"..." Double jeu de mots, qui vise à élargir la gamme de consommateurs aux lendemains de Mai 68...avec un slogan révolutionnaire "Offrez-vous le plaisir de la rébellion, appréciez ouvertement Chartreuse verte !" 

Le visuel est moderne, actuel, concret. la diffusion en affiche dans les lieux de ventre et dans la presse marque l'opinion.




La recette reste inchangée, mais les techniques de production s’adaptent (contrôle des températures, vieillissement en grands foudres de chêne).

Héritiers du savoir-faire ancestral, ce sont toujours les moines qui, tous les ans, réceptionnent les plantes arrivant au monastère. Les moines en charge de "la salle des plantes" sont les seuls habilités à les classer par famille. Elle sont ensuite pesées, coupées puis mélangées afin de former des moutures avant le les mettre en sacs.
Plusieurs fois par an, par lot d'une tonne, les laïcs viennent récupérer les sacs er les transportent à la distillerie d'Aiguenoire. Personne ne connaît la composition des sacs, seul apparaissent des codes composés de chiffres et de lettres.
Chaque plante, racine, fleur, écorce, épice est portée par une préparation hydroalcoolique et distillée à une température bien précise.
Une autre mouture en macération pendant de nombreux jours donnent une extraction bien typée de ces composants jusque dans la couleur.
C'est ainsi que seuls les chartreux peuvent faire d'authentiques "chartreuse verte", "chartreuse verte" ou "elixir" des pères chartreux.
La chartreuse jaune

La chartreuse verte

l'élixir

Les plantes présentées le long du parcours ne reflètent pas celles des composants de la liqueur mais permettent d'imaginer la variété du spectre végétal dont elle est composée sans jamais trahir le mystère









À Voiron, les Caves de la Chartreuse deviennent célèbres pour leurs longs couloirs de vieillissement, souvent évoqués comme la plus longue cave à liqueurs du monde, sur plus de 160 m de foudres.








En 1966, on agrandit les caves pour faire face à la montée de la demande internationale.

La production est finalement déplacée vers une nouvelle distillerie (sites modernes à Aiguenoire / Entre-Deux-Guiers) à partir de 2018, tandis que les anciennes caves de Voiron deviennent un lieu culturel et touristique.

Depuis juin 2022, le site de Voiron a été entièrement rénové et réouvert au public en tant que musée et centre d’interprétation de l’histoire de la Chartreuse.


Et bien sûr la visite se termine sur une dégustation.

D'abord la chartreuse jaune.

Puis la chartreuse verte

La recette reste jalousement gardée par les moines Chartreux, à base de plus de 130 plantes, dont seuls quelques frères connaissent aujourd’hui encore tous les secrets.


Depuis 2023, ils ont volontairement limité la production afin de préserver leur équilibre monastique, la qualité artisanale et l’approvisionnement durable en plantes.

La demande mondiale dépasse aujourd’hui l’offre.

La Chartreuse est une liqueur devenue mythique, utilisée en cocktail (Last Word, Bijou…), recherchée par les chefs et citée dans la littérature et la culture populaire, mais pour les moines, elle reste avant tout un moyen de subsistance pour financer la vie contemplative.

Ce site n’est donc pas seulement une cave, c’est un lieu culturel retraçant plus de 400 ans d’histoire mouvementée, de savoir-faire monastique et de traditions d’un produit emblématique du patrimoine français

La liqueur de Chartreuse est l’une des rares liqueurs au monde encore fabriquée par des moines, selon une recette secrète transmise depuis plus de 400 ans.


Texte de Paulette Gleyze agrémenté des commentaires de notre guide

Photos de Gérard Gleyze


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