
Du 18 février 2026 au 19 juillet 2026 au musée du Luxembourg s'est tenu l'exposition "Leonora Carrington". Nous visitons cette magnifique exposition le 17 juin 2026.
C’était la première grande exposition française consacrée exclusivement à Carrington, elle réunissait réunissait 126 œuvres.
Leonora Carrington (1917-2011), est née en Angleterre dans une famille aisée, mais elle refuse très tôt la vie de son milieu. Elle étudie l'art, voyage en Europe.
Elle rencontre Max Ernst, avec qui elle entretient une relation et découvre pleinement le milieu surréaliste.
Sa vie va devenir mouvementée avec la guerre, la fuite, une hospitalisation psychiatrique traumatisante en Espagne et l'exil qui vont profondément transformer son œuvre. Elle finit par s'installer au Mexique, où elle y vivra jusqu'à sa mort.
Elle devient une figure majeure de l'art mexicain aux côtés notamment de Remedios Varo, son amie très proche.
Nous entrons avec cette artiste dans un monde parallèle.
On y rencontre des chevaux et des animaux hybrides, des femmes sorcières ou prêtresses, des créatures étranges, des personnages en pleine métamorphose, des cuisines qui ressemblent à des laboratoires alchimiques, des références à la mythologie celtique, l'astrologie, l'alchimie et l'ésotérisme, des allusions à la Renaissance italienne et une réflexion très forte sur le féminin et la place des femmes.
Le musée insiste justement sur cette fusion entre humain et animal, masculin et féminin, et sur la notion de métamorphose.
Carrington ne se contente pas de prendre les codes du surréalisme, mouvement dominé par les hommes, pour produire des images fantastiques, elle construit progressivement sa propre mythologie.
Ses femmes ne sont pas simplement des muses ou des objets de désir, comme elles peuvent l'être dans certaines œuvres surréalistes masculines. Elles sont plutôt des créatrices, des magiciennes, des initiées, capables d'agir sur le monde.
C'est aussi pour cela que l'exposition présente Carrington comme une sorte de «Femme de Vitruve», une artiste totale dont l'œuvre cherche une forme d'harmonie entre différentes connaissances et traditions.
Le parcours est organisé à la fois chronologiquement et thématiquement.
Il comporte six sections intitulées « Le Grand Tour », « La Mariée du Vent », « Dépaysement », « Le voyage de l’héroïne », « L’obscurité lumineuse » et « Cuisine alchimique ».
Les six sections correspondent à six moments différents dans la construction de l’univers de Leonora Carrington. Le fil rouge de l’exposition est celui du voyage, à la fois géographique, intérieur et imaginaire.
« Le Grand Tour », apprendre à regarder le monde, la première section, est le début du voyage de la jeune Leonora.
Née en 1917 dans une famille très aisée anglaise, L. Carrington grandit dans une grande demeure néogothique, Crookhey Hall.
Photographe anonyme_Leonora Carrington enfant_vers 1921_gélatine aux sels d'argent_collection particulière
Elle est entourée d'un côté par les conventions très strictes de son milieu social et, de l'autre, par les légendes irlandaises racontées par sa grand-mère.
Cette double influence est fondamentale. Toute sa vie, elle va mélanger culture savante et contes, traditions anciennes et imagination.
Elle est envoyée en Italie, à Florence, et découvre la Renaissance. Ce voyage est important car elle va reprendre certaines formes anciennes et elle ne sera pas seulement une artiste «instinctive» ou «surréaliste».
Très jeune, elle peint déjà des femmes entourées d'animaux fantastiques. Dans Sisters of the Moon, réalisée alors qu'elle n'a que 15 ans, on voit apparaître des femmes puissantes vivant en relation avec des créatures étranges. Ce sont les prémices de son univers futur.
L'oeuvre Artes 110, donne un double sens à la notion de voyage selon Leonora Carrington. Ce voyage s'effectue à travers la géographie comme à travers la conscience. Autoportait symbolique, ce tableau évoque la renaissance de l'artiste après l'épisode traumatisant de son internement dans un hôpital psychiatrique espagnol à son arrivée à Mexico, ville qui deviendra son lieu de résidence de 1942 jusqu'à sa mort.
Ce voyage exprime la reconstruction de son identité, suspendue entre un chapelet d'îles et une rose des vents, l'artiste pointe le doigt vers le fuseau acéré d'un rouet (comme la Belle au bois dormant) symbole d'un nouvel éveil.
Blue Hell-Cat & Devil Bear (chatte infernale bleue et ours démoniaque_1933_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
Devil Giants and their Pixie Brew (Géants démoniaques et leur mixture de farfadets)_vers 1932_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
"Je n'avais pas le temps d'être la muse de qui que ce soit, j'étais trop préoccupée...à apprendre à devenir une artiste" Leonora Carrington
Katie Horna_Retrato de Leonora Carrington (Portrait de Leonora Carrington)_1947_Gélatine aux sels d'argent_Archivo fotografico Katy y José Horna_Mexico
"J'ai compris qu'il fallait que j'extirpe de moi tous les personnages qui m'habitaient. J'ai dû me débarrasser de tout ce que m'avait apporté la maladie, chasser ces personnalités et c'est ainsi qu'a commencé ma libération. j'ai senti que, sous l'action du Soleil, j'étais une androgyne, la lune, le saint esprit, une gitane, une acrobate. Leonora Carrington est une femme" Leonora Carrington
Daniel Aguilar_2000_Leonora Carrington lors d'un entretien avec Reuters_Reuters/Daniel Aguilar/Bridgeman Images
Sisters of the moon, la strega (Sœurs de la lune, la sorcière )_1932_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
Sisters of the moon, Blue Beard (Sœurs de la lune, Barbe bleue )_1933_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
Sisters of the moon, lIndovina Zingara (Sœurs de la lune, diseuse de bonne aventure, tzigane )_1932_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
Sisters of the moon, Iris (Sœurs de la lune, Iris )_1932_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
Sisters of the moon, Juliette (Sœurs de la lune, Juliette )_1932_Aquarelle, graphite et encre sur papier_collection particulière
Sisters of the moon, Erebus (Sœurs de la lune, Erebus)_1932_Aquarelle, graphite et encre sur papier_The Carrington Family
"La Belle dame Lucienne et magicienne dans les nuages. Sa longue cape bleue a une forme de maison. Elle est reliée à son animal totem. Elle est fière, sauvage et libre." Alix et Leyhana (CM2).
Ce personnage a été peint par Leonora quand elle avait 15 ans.

Les femmes ne sont pas des personnages passifs, elles semblent savoir quelque chose, communiquer avec les animaux, posséder des pouvoirs et appartenir à un monde parallèle. La femme est héroïne de sa propre mythologie.
On arrive ensuite à la période française avec la deuxième section :
« La Mariée du Vent », le surréalisme et Max Ernst.
Cette section est importante parce qu’elle raconte la rencontre de Leonora Carrington avec le surréalisme, sa relation avec Max Ernst, mais aussi le moment où elle commence à s’en émanciper.
En 1937, elle a 20 ans lorsqu’elle rencontre Max Ernst qui en a 46.
Lee Miller_Ady Fidelin, Max Ernst, Leonora Carrington, Man Ray_France_1939_Tirage numérique_Lee Miller Archive
Ernst est déjà une figure importante du surréalisme. Il a participé au mouvement Dada, puis rejoint le groupe surréaliste autour d'André Breton. Il travaille notamment sur le rêve, le hasard, les associations d'images et les techniques permettant de faire surgir l'inconscient.
Pour Carrington, cette rencontre est une révélation. Pour elle, Ernst représente à la fois un homme, un artiste et l'entrée dans un nouveau monde.
Ils partent ensemble en France et s'installent à Saint-Martin-d'Ardèche, dans une maison qu'ils transforment en véritable univers artistique.
Elle entre ainsi directement dans le cercle des surréalistes.
C'est pour elle, une période extrêmement importante parce qu'elle découvre un milieu où l'on valorise le rêve, l'inconscient, les associations libres, la transgression, la remise en question de la rationalité.
Max Ernst donne à Leonora le surnom de « La Mariée du Vent ». Le vent est une belle métaphore de Carrington car c'est quelque chose de libre, de mouvant, d'insaisissable, d'impossible à enfermer.
Elle est présentée dans le milieu surréaliste comme la compagne de Max Ernst, et potentiellement comme une « muse », mais Carrington va refuser cette position, elle ne veut pas seulement être celle qui inspire l'artiste masculin, elle veut être l'artiste tout court.
Et très rapidement, elle construit son propre langage.
Elle entre dans le surréalisme, mais ne va jamais complètement se laisser enfermer dans le mouvement.
Ce dernier propose quelque chose de radical à Carrington, il remet en question la séparation entre le rêve et la réalité, la raison et la folie, l'homme et l'animal, le conscient et l'inconscient, le quotidien et le fantastique et cela correspond parfaitement à son propre imaginaire.
Depuis son enfance, elle est fascinée par les contes irlandais, les animaux, les mythologies et les créatures fantastiques.
Le surréalisme lui donne ainsi un langage artistique pour exprimer des choses qu'elle porte déjà en elle.
"Qui est la mariée du vent ? Sait elle lire ? ... De quel bois se chauffe t elle ? Elle se chauffe de sa vie intense, de son mystère, de sa poésie.
Elle n'a rien lu, mais elle a tout bu. elle ne sait pas lire, pourtant le rossignol l'a vue, assise sur la pierre du printemps, en train de lire. Et bien qu'elle lût en silence, les animaux et les chevaux l'écoutaient avec admiration" Max Ernst
Max Ernst_The Antipope (l'Antipape)_vers 1941_huile sur carton marouflé sur panneau_Peggy Guggenheim collection, The Salomon Guggenheim Foundation
Leonora Carrington et Max Ernst ont subi tous les deux de longs internements : lui comme prisonnier de guerre et elle, retenue contre sa volonté dans un hôpital psychiatrique.
Même si ces évènements les ont séparés, ils ont provoqués chez eux un traumatisme similaire : celui de l'enfermement.
Ernst décrit ici les souvenirs de Carrington à l'hôpital de Santander, qui selon lui, "dépassaient Kafka".
Le titre fait référence au médecin qui a imposé à Carrington des traitements inhumains.
Il figure à gauche du tableau, sous les traits d'une créature grotesque et menaçante sous les traits d'un gigantesque cheval, tous deux pétrifiés. Carrington s'enfuit terrorisée et abandonne derrière elle un mouchoir transformé en oiseau : l'alter ego d'Ernst.
Max Ernst_Spanish Physician (le Médecin Espagnol)_ 1940_huile sur toile_Peggy The Art Institute of Chicago, don de Mr et Mrs Joseph R Shapiro, 1996
Max Ernst_Divinità (Divinité)_ 1940_huile sur toile_Collezione Barilla di Arte Moderna_Parme (Italie)
Caballos (Chevaux)_ 1941_huile sur toile_GAMC, Galleria Nationale d'Arte Moderna e Contemporanea, Roma
Peint à New York, ce tableau est le pendant cauchemardesque des jours heureux à St Martin d'Ardèche, passés au tamis de la crise psychique et de l'exil.
Avec au fond un lit nuptial vide, un espace intime ouvert aux intempéries, l'oeuvre évoque une maison abandonnée et ses fantômes.
Le personnage allongé sur le sol semble être Carrington tandis que le cavalier spectral et androgyne qui tente de faire galoper le cheval à bascule serait Ernst.
Ce jouet est un des objets symboliques de la vie de Carrington : dans le conte de "la Dame ovale", elle raconte l'histoire d'un père qui punit sa fille en jetant au feu son cheval de bois.
He is in a rollincking humour (il est d'humour insouciant)_ 1941_Plume et encre sur feuille de carnet_Warren H Lortie Collection, courtesy Weinstein Gallery
Le tableau "Double Portrait", est probablement l'une des œuvres à regarder attentivement dans cette section.
Carrington s'y représente avec Max Ernst. Elle est associée à un cheval fougueux et porte une robe rouge. Ernst, lui, est associé à son propre personnage-oiseau, Loplop.
Carrington crée une sorte d'identité mythologique.
Même si ce tableau qui semble représenter leur couple, les deux artistes possèdent chacun leur propre créature, leur propre univers et leur propre identité.
La guerre arrive, en 1940, Ernst est arrêté. Carrington fuit vers l'Espagne, subit un traumatisme extrêmement violent et est internée dans un établissement psychiatrique de Santander, où elle subit des traitements particulièrement brutaux. Elle racontera ensuite cette expérience dans "En bas", publié en 1945. C'est le moment où le «voyage» devient un voyage aux limites de la conscience.

Double Portrait (Self-Portrait with Max Ernst) (Double portrait avec Max Ernst) (Autoportrait avec Max Ernst)_ 1938_Huile sur toile_Collection particulière

Gioco del Biribissi (Jeu de biribi) provenant de la maison de Saint Martin d'Ardèche_ XVIIIe siècle_Collection particulière
La troisième section a pour intitulé « Dépaysement » — perdre son monde et en reconstruire un autre
Après cette rupture dramatique avec Max Ernst, L. Carrington quitte l'Europe.
Elle passe par New York puis arrive au Mexique en 1942.
C'est probablement là que quelque chose de fondamental se produit : elle cesse progressivement d'être simplement « une jeune artiste anglaise liée au surréalisme » : elle devient véritablement Leonora Carrington.
À Mexico, elle rencontre ou côtoie plusieurs artistes européens exilés, notamment Remedios Varo, avec laquelle elle noue une amitié importante.
Elle rencontre également le photographe Chiki Weisz, qu'elle épousera et avec qui elle aura deux fils. Le Mexique devient alors son véritable foyer.
C'est un « dépaysement » parce qu'elle ne se contente pas de remplacer l'Europe par le Mexique, elle mélange les deux mondes.
Kati Horna_Mariage de Leonora Carrington et Emerico "Chiki" Weisz dans la maison de la famille Horna_1946_Archivo Fotografico Kati y José Horna
Son enfance anglaise, les légendes celtiques, la Renaissance italienne, le surréalisme français, l'alchimie, les traditions mexicaines, la maternité, ses expériences personnelles...tout cela commence à cohabiter dans ses tableaux.
Dans ces œuvres elle ne raconte pas une seule histoire, elle fait coexister plusieurs cultures et plusieurs temporalités.
Le Portrait du docteur Urbano Barnes, peint en 1946 après la naissance de son premier fils en est un bel exemple.
Le médecin est représenté comme une sorte d'officiant. Un œuf se fissure, des oiseaux en sortent, un arbre de vie porte de petites silhouettes. La naissance devient pratiquement une opération magique ou alchimique.
Le changement est profond, la vie quotidienne devient mythologique.
Elle l'exprime ainsi : "Jai ressenti quelques necessité que d'autres soient avec moi afin que nous puissions nous nourrir mutuellement de nos connaissances et ainsi constituer le Tout".
Ladies run, there is man in the rose garden (Demoiselles, fuyez il y a un homme dans la roseraie) _ 1948_Tempera à l'œuf sur bois_The Ulla and Heiner Pietzsch, Berlin
Dans ce tableau connu aussi sous le titre "Les Emigrants", l'artiste dépeint un voyage collectif et la recherche du foyer, dans un format allongé inspiré des prédelles italiennes et dans un style proche de la peinture flamande.
L'oeuvre rend hommage au maîtres italiens tels que Il Sassetta.
Elle combine la narration horizontale et le symbolisme ésotérique dans une métaphore de l'exil, de la transformation et du refuge dont la figure centrale surgie d'un territoire littéralement éradiqué, semble porter le feu de la vie à un ermite.
The Elements (Les Eléments) _ 1946_Huile sur panneau_Rudman Trust Collection
"Un homme inquiet en rouge et noir tient un poulet bleu dans ses mains. Il est à côté de trois femmes. Au loin, un bateau à tête de cerf de voyage avec une femme et un homme attachés" Hélène de Kacde (CE2).
L'homme en rouge et noir est le médecin qui a aidé Leonora à mettre au monde ses enfants.
Dans chaque tableau de L. Carrington, il y a toute une hisstoire.
Retrato del Dr Urbano Barnes (Portrait du Dr Urbano Barnes) _ 1946_Tempera sur panneau_Collection particulière
La maison ouverte, présentée en coupe pour nous montrer le coeur, explore la dualité entre intérieur et extérieur, entre foyer et exil, et devient un espace liminaire où cohabitent créatures fantastiques et êtres humains.
L'escalier symbolise l'accès à d'autres dimensions du subconscient tandis que la sphère domestique devient le cadre du secret et de l'inquiétude.
Une jeune femme assise est sur le point de porter une cuillère à sa bouche tandis que les entités humanoïdes éthérées évoluent autour d'elle, comme si elles avaient été invoquées par l'acte d'ingestion des aliments qui prend ici un sens sacré.
De nombreux tableaux de L Carrington sont inspirés par les contes et légendes venus d'Irlande, le pays de sa mère.
Dans ce tableau, elle représente sa famille comme les personnages d'un conte.
Le bon roi Dagobert (Elk Horn) _ 1948_Huile sur panneau_Collection D.T.O
La quatrième section s'intitule « Le voyage de l'héroïne » — partir, mourir symboliquement, renaître; C'est le cœur de l'exposition.
Ce titre est emprunté à Joseph Campbell, un spécialiste de la mythologie qu'admirait L. Carrington, célèbre pour avoir inventé "le voyage du héros" une structure narrative inspirée des travaux de Carl Gustav Jung.
Lorsque la psyché se dissout, l'individu a besoin de trouver une voie nouvelle. Il doit se lancer dans le voyage héroïque, dans une boîte vers l'éveil de a conscience.
Les oeuvres ici proposent une lecture du parcours de L. Carrington comme une transcription féminine du "voyage du héros".
Son fils Gabriel remarquait "elle était toujours en quête de cartes intérieures à même de l'aider à naviguer dans sa vie visionnaire et ses démons intérieurs".
Sa feuille de route était une cartographie riches et complexes de mythes et de traditions mystiques et spirituelles.
Elle s'intéresse aux sujets historiques et mythologiques issus de cultures diverses tels qu'Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Zoroastre, Jésus et Bouddha.
Au cours de sa quête, elle se plonge dans l'étude des courants mystiques des religions telles que le gnosticisme et la Kabbale.
Au Mexique, elle rencontre des disciples du russe Piotr Ouspensky et de l'arménien Georges Ivanovitcch Gurdjieff, dont les enseignements sur l'évolution de la conscience ont fortement influencé son oeuvre.
Le musée présente le voyage comme le fil rouge de toute l'œuvre de Carrington : ses déplacements réels, mais aussi ses voyages imaginaires et intérieurs et ici intervient l'idée que l'héroïne doit traverser une épreuve pour se transformer.
L. Carrington a vécu cela de manière concrète :
Elle quitte son milieu familial.
Elle quitte l'Angleterre.
Elle quitte l'Europe.
Elle connaît la guerre.
Elle est internée.
Elle s'exile.
Elle devient mère.
Elle s'installe au Mexique.
Mais surtout, elle se réinvente à chaque étape.
L. Carrington peint les Tentations de St Antoine peu après son arrivée au Mexique.
Inspirée du tableau de Jérôme Bosch au musée du Prado (Madrid), vu lors de son arrivée en Espagne en 1940, l'oeuvre naît d'un concours pour le film Bel-Ami (1947) où elle rivalise avec Salvator Dali, Max Ernst, Dorothea Tanning ou Paul Delvaux parmi d'autres.
Contrairement aux visions tourmentées d'autres artistes, L. Carrington dépeint un anachorète serein maître de la communauté hybride : démons transformés en entités angéliques, sorcière au chaudron rouge, bouc versant l'eau vitale, reine de Saba en spirale.
le feu alchimique et le cochon fidèle symbolisent la victoire sur les tentations, fusionnant christianisme, sorcellerie celtique et alchimie.
Bucolique et magique, ce tableau marque sa maturité, un ermite patriarche régnant sur son domaine enchanté, reflet de résilience et d'harmonie cosmique.
Les tentations de St Antoine _ 1945_Huile sur toile_Collection particulière
Utilisant la technique de la décalcomanie, L. Carrington offre un paysage imaginaire d'un lieu marqué par la légende.
Il semblerait que son titre provienne du poème "Chant de Weyla" du poète romantique allemand Edouard Mörike.
Il y décrit avec nostalgie une terre idyllique où la brume s'élève sur des lieux ensoleillées.
Au centre de la composition est représenté une procession fantastique menée par un dragon ailé et une femme blanche et nue sur un palanquin, probablement une référence au mythe de la "déesse blanche" ancestrale théorisé par Robert Camus.
Goddess (Déesse) _ 2008_Bronze_Collection particulière
Three Nornir (Trois Nornes) _ 1998_Huile sur toile_Collection particulière
Composition (Ur of the Chaldees) (Composition (Ur des Chaldéens)_ 1950_Huile sur toile_Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles
Composition (Ur of the Chaldees) (Composition (Ur des Chaldéens)_ 1950_Huile sur toile_Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles
L. Carrington s'intéresse ici au prophète perse Zoroastre, connu sous le nom du "Mage", père du Zoroastrisme, exprimant un dualisme cosmique qui conçoit le bien et le mal comme des esprits jumeaux.
Le sage est représenté sous sa version négative, c'est à dire son moi d'outre-tombe dans un jardin ancestral.
Les deux Zoroastre, figures allongées, fantomatiques et androgynes, se tiennent devant une pierre tombale couverte d'un texte en écriture miroir qui retranscrit des vers de Percy B. Shelley, qui avait décrit Zoroastre comme "l'unique qui vit cette apparition", celle de sa propre mort.
The magnus Zoroastre Meeting. His own image in the garden (Le mage Zoroastre rencontrant sa propre image dans le jardin) _ 1960_Huile sur panneau_collection particulière
(Queria ser pajaro) (Il voulait être un oiseau)_ 1960_Huile sur toile_Rowland Weinstein, courtesy Weinstein Gallery, Los Angeles
La 5e section s'intitule « L'obscurité lumineuse » — accepter de ne pas tout comprendre.
C'est peut-être la partie la plus mystérieuse. Carrington refuse de donner une interprétation unique de ses tableaux.
Elle construit volontairement des images dont le sens reste partiellement obscur. Le musée explique que, chez elle, le sens doit être recherché progressivement, presque comme dans une quête alchimique.
Et elle puise absolument partout dans l'alchimie, la mythologie, les traditions celtiques, la kabbale, l'hindouisme, la psychanalyse, Jung, la littérature, la Renaissance, le folklore.
Elle ne les reproduit pas fidèlement, elle les transforme et les mélange.
C'est ce que le musée appelle une forme de syncrétisme personnel.
En regardant ses tableaux il ne faut pas forcément se demander, « Qu'est-ce que cela signifie ? »
Mais plutôt « Qu'est-ce qui est en train de se transformer ? » car la métamorphose est ici partout.
Un humain devient animal. Un animal devient presque humain. Une femme devient une prêtresse. Une maison devient un organisme. Une cuisine devient un laboratoire. Un repas devient un rituel.
Carrington refuse ainsi l'idée d'une identité fixe. L'être humain est toujours en transformation.
L'union des contraires est un élément central en alchimie et elle atteint son apothéose visuelle dans cette oeuvre qui représente un prélude au rite cérémonial de la noce alchimique.
Dans une sorte de théâtre cosmique ou territoire ancestral indéterminé, le roi Rouge (principe masculin) et la reine Bleue (principe féminin) s'unissent dans le lit nuptial, sorte de four d'alchimiste. Ils sont assistés d'adeptes qui officient et protègent le mystère sur le point de se matérialiser par l'union charnelle.
Sans titre (The Rituel) (Le Rituel)_ 1964_Huile sur toile_Collection particulière
Selon le livre de la Genèse, l'échelle de Jacob reliait le monde terrestre au royaume de Dieu.
Cependant Carrington ne représente pas la scène biblique de façon traditionnelle avec des anges descendant du ciel mais propose une interprétation subtilement hérétique de la rencontre entre les deux mondes peuplés d'oiseaux, d'insectes et d'êtres anthropomorphes qui semblent plonger dans une "sacra conversazione" devant un temple Salomonien.
Occult Scene (Jacob's Ladder) (Scène occulte) (L'Echelle de Jacob)_ 1955_Huile sur toile_Collection of John and Sandy Fox
Cette oeuvre incarne la fusion entre intuition et érudition dans un format de composition qui rappelle les arcanes du tarot.
La posture du personnage principal fait allusion au principe hermétique selon lequel "ce qui est en bas est en haut et ce qui est en haut est en bas" suggérant l'union des des opposé du principe alchimique.
Il ne s'agit pas d'une scène d'invocation des esprits mais un rituel de transmutation intérieure et d'union avec le divin.
La prédominance du blanc, du noir et du rouge symbolise le étapes alchimiques et les objets présents soulignent la transformation et l'exploration intérieure auxquelles invite l'officiant.
El nigromante (El presagiador) (Le Nécromant) (Le Voyant)_ 1950_Huile sur toile_Collection particulière
L'oeuvre transmue le supplice sur le bûcher du philosophe et cosmologue italien du XVIe siècle Giordano Bruno en un rite de transformation et non d'annihilation.
L Carrington réinterprète le feu en énergie alchimique. Ainsi la scène ne représente pas l'anéantissement de Bruno mais son passage vers un autre plan.
Au centre, un tourbillon de lumière et de personnages symbolise l'apothéose de la connaissance et la dissolution des frontières entre l'art la magie et la philosophie.
Il s'agit donc de la glorification du mage-artiste qui souhaite connaître le cosmos et le transformer.
The burning of Giordano Bruno (l'exécution de Giordano Bruno)_1964_Huile sur toile_Collection particulière
Oink (They shall behold thine eyes) (Oink (ils contempleront tes yeux))_1959_Huile sur toile_Peggy Guggenheim Collection, The Salomon R Guggenheim Foundation
Le nom imaginé par L. Carrington pour ce personnage renvoie à la civilisation phénicienne qui, dit-on, se serait mêlée aux tribus celtes d'Irlande d'où était originaire sa mère et dont la mythologie l'a fortement inspirée.
En Phénicie, un culte était rendu à Astarté, déesse sémitique liée à la fertilité, divinité victorieuse couronnée de cornes, lesquelles dans la tradition chrétienne, représentent le mal sous les traits du démon.
L. Carrington bouleverse cette distorsion pour rendre sa connotation positive à la déesse : au lieu de deux cornes, émanant du personnage, deux ectoplasmes, la sécrétion muqueuse émise par une médium avant de transmettre un message de l'au delà.

The Powers of Madame Phoenicia (Les pouvoirs de madame Phoenicia) _1974_Collection Galerie Oscar Roman
K Carrington en collaboration avec José Horna _Bird woman and her egg (femme oiseau et son œuf) _nd_bois sculpté_collection particulière
L'artiste n'a jamais oublié l'Angleterre de son enfance. Elle évoque ici les souvenirs de son éducation britannique et les chasses dont elle a sans doute été témoin.
Dans un bois peuplé de minuscules créatures luminescentes, un gentleman vêtu à la mode de l'époque édouardienne (1901-1990 au RU), pose à côté d'une déesse chimérique tout en noir, à la tête triangulaire qui semble recevoir ce petit-déjeuner comme une offrande.
Cette scène liturgique, à l'atmosphère à la fois calme et inquiétante où se mêlent le quotidien et le rituel, fait de ce tableau l'une des représentations les plus ambigües de l'oeuvre de L. Carrington.
Edwardian Hunt Breakfeast (Petit-déjeuner de chasse Edouardien) _1956_Huile sur toile_collection particulière
La 6e et dernière section s'intitule « Cuisine alchimique » — transformer la matière, transformer le monde.
L. Carrington s'intéresse à l'alchimie, c'est-à-dire à l'idée de transformer une matière en une autre, mais aussi à la transformation spirituelle.
Elle va appliquer cette idée à quelque chose de très banal, la cuisine.
Il y a là une dimension féministe. Pendant longtemps, la cuisine a été considérée comme une activité domestique, quotidienne et traditionnellement associée aux femmes.
L. Carrington la transforme en quelque chose de totalement différent, la cuisine devient un rituel magique, les femmes qui cuisinent deviennent des prêtresses, elles mélangent, chauffent, transforment, créent une substance nouvelle.
L. Carrington pose presque une question provocatrice : en quoi peindre serait-il différent de cuisiner ?
Dans les deux cas, on prend des matières et on les transforme pour produire quelque chose qui n'existait pas auparavant.
Dans cette scène, il y a un peu de magie et de sorcellerie...
A warning to mother (Avertissement à la mère) _1973_Huile sur toile_collection particulière
Ce tableau n'est pas de L .Carrington mais de son amie Remedio Varo, une autre peintre dont elle était proche et qui avait beaucoup de points communs avec elle.
Toutes les deux aiment bien représenter es intérieurs un peu mystérieux.
Ramedios Varo_Paisaje, Torre, Centauro (Paysage, Tour, Centaure) _Vers 1943_Technique mixte sur papier_collection Perez Simon
Three Women and Crows at the table (Trois femmes et corbeaux à table) _1951_Huile sur toile_collection particulière
Cette œuvre de 1975 est particulièrement révélatrice.
Le titre évoque la grand-mère irlandaise de Carrington, mais on trouve aussi un élément très mexicain, le comal, une sorte de plaque de cuisson traditionnelle.
On voit des silhouettes masquées manipuler des aliments tandis qu'une immense oie blanche domine la scène.
L'oie possède elle-même plusieurs significations, elle renvoie à la fois au foyer et, dans certaines traditions celtiques, au monde de l'au-delà.
L. Carrington ne s'arrête pas à la cuisine agréable et nourricière, la dévoration et même le cannibalisme apparaissent aussi dans son œuvre.
C'est là que son univers devient inquiétant. La nourriture peut nourrir, mais elle peut également dévorer.
La transformation peut donner la vie, mais aussi produire un monstre.

Grandmother Morheads Aromatic Kitchen (La cuisine aromatique de grand-mère Moorhead) _1975_Huile sur toile_The Charles B Goddard Center of Visual and Performing Arts_Ardmore, Oklahoma
Le titre « voyage de l'héroïne » pourrait presque résumer toute l'exposition : Carrington ne raconte pas seulement ses voyages géographiques, elle raconte comment une femme peut quitter l'identité qu'on lui avait assignée pour en inventer une autre.
À travers une approche chronologique et thématique, ainsi qu’une présentation inédite de ses créations visionnaires diverses, le parcours explore les thèmes et centres d'intérêts principaux de l’artiste à savoir la découverte de l’art classique italien à Florence durant l’ adolescence, la fascination pour la Renaissance, les origines celtiques et post-victoriennes, ou encore la participation au surréalisme pendant son séjour en France.
L’exposition met ainsi en lumière l’héritage exceptionnel de cette voyageuse perpétuelle, toujours en quête de connaissance d'elle-même.
Il y a une erreur assez facile à faire devant Carrington : se dire simplement « c'est bizarre, c'est onirique, c'est du surréalisme », ses tableaux sont beaucoup plus construits que cela.
Elle mélange des références extrêmement savantes, renaissance, mythologies celtiques, occultisme, littérature, traditions spirituelles, avec des éléments autobiographiques et un humour parfois très noir. Le résultat ressemble à un rêve, mais un rêve extrêmement documenté et organisé. E1ditions.rmngp.fr+1
Elle était aussi écrivain, elle a écrit des contes, récits et pièces de théâtre en anglais, français et espagnol, sur plusieurs décennies.
Texte de Paulette Gleyze
Photos de Paulette et Gérard Gleyze


























































