mardi 28 juillet 2026

Léon Tutundjian, poétique du cosmos_expo au musée de Grenoble

 

L'exposition « Léon Tutundjian. Poétique du cosmos » est l'un des événements marquants de la saison 2026 au Musée de Grenoble.

C'est la première grande rétrospective consacrée à cet artiste franco-arménien (1905-1968), longtemps resté dans l'ombre malgré son importance dans les avant-gardes du XXᵉ siècle.

L'exposition se tient du 30 mai au 30 août 2026. l'entrée est gratuite.

Nous visitons cette exposition avec l'association Malentendants 38 le 26 juin 2026 avec Eric notre guide préféré.

Léon Tutundjian (1905-1968) est un peintre et sculpteur d'origine arménienne, considéré aujourd'hui comme l'un des pionniers de l'abstraction en France.

Né à Amasya, dans l'Empire ottoman, il fuit les persécutions contre les Arméniens au début des années 1920. Après un passage par la Grèce et par le monastère arménien de San Lazzaro à Venise, il s'installe à Paris vers 1923-1924.

Son père était professeur de physique chimie. Cette influence marque profondément son œuvre, ses compositions évoquent souvent des atomes, des cellules, des galaxies ou des organismes vivants, sans être des illustrations scientifiques. Elles cherchent plutôt à rendre visible les structures profondes de la nature.

Son nom est longtemps resté confidentiel, malgré qu'il soit un acteur majeur de l'avant-garde. 

Il a 18 ans en 1923 lorsqu'il s'installe à Paris. Ervand Kotchar, artiste arménien devient son mentor.

En 1930, il participe à la fondation du mouvement Art Concret avec Theo van Doesburg, Otto G. Carlsund et Jean Hélion.

Il rejoint ensuite le groupe Abstraction Création, qui rassemble les principaux défenseurs de l'art abstrait face au succès croissant du surréalisme.

Sa carrière traverse plusieurs étapes, des collages et dessins expérimentaux, une abstraction géométrique d'une grande précision, des reliefs abstraits en bois et métal, très novateurs, une période surréaliste où apparaissent des formes biomorphiques flottantes et enfin, un retour à une abstraction plus libre à la fin de sa vie.

C'est un artiste difficile à classer c'est pourquoi son œuvre est restée moins connue que celle de contemporains comme Theo van Doesburg, Jean Arp ou Alexander Calder, alors même que plusieurs d'entre eux admiraient son travail.

Son parcours montre une évolution extraordinaire qui va des compositions abstraites très construites des années 1920 aux formes biomorphiques évoquant cellules, embryons ou organismes, aux paysages imaginaires et cosmiques où science et poésie se rejoignent et enfin à un retour à une abstraction plus libre après la Seconde Guerre mondiale.

L'exposition réunit environ 130 œuvres représentées par des peintures, des dessins, des collages, des reliefs, ainsi que quelques œuvres de ses contemporains afin de replacer Tutundjian dans son contexte artistique.

Le musée présente l'exposition selon un parcours essentiellement chronologique, ponctué de rapprochements avec des œuvres de Theo van Doesburg, Jean Hélion ou Hans Arp afin de situer Tutundjian dans les avant-gardes européennes.

La salle 1 présente les débuts, de l'exil à Paris (1923-1926). L'exposition s'ouvre sur les premières œuvres réalisées après son arrivée en France. On découvre des dessins, gouaches et collages encore marqués par le cubisme et le constructivisme avec des visages énigmatiques et des natures mortes.

C'est une période de recherche. Il expérimente les rapports entre lignes, plans et couleurs sans encore adopter une abstraction pure.

Nous découvrons son intérêt pour les mathématiques, les sciences et les structures invisibles.

Datant des années 1925-1926, les visages mystérieux peints et dessins par L. Tutundjian semblent jaillir du néant ou s'y dissoudre.
Ténébreux et mélancoliques, ils ont un regard intense et triste.
Sa série d'aquarelle réalisée en 1925 est traitée de manière expressionniste.
Il traduit en peinture, les effets de craquelure produits à la cuisson dans la pratique de la céramique.
Sans titre_1925_Gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée

Tutundjian se consacre à une série de natures mortes aux contours tremblants, entre 1925 et 1926. Cette aquarelle illustre la technique tachiste développée par l'artiste dans les années 1920. Il est probable qu'il s'inspire de Paul Klee dont il a découvert l'oeuvre à Paris.
A postériori, Tutundjian qualifiera ces oeuvres d'expressionnistes. La technique de l'aquarelle favorise le hasard. Le trait à la plume sur le papier encore humide donne aux raisins, aux pommes et autres fruits un caractère évanescent. La palette est de couleur chaude.
Sans titre_1924_Aquarelle, pastel et encre sur papier sur papier_Collection privée

Nature morte aux fruits_1926_Aquarelle, pastel et encre sur papier sur papier_Collection privée

L'intérêt de Tutundjian pour les arts graphiques est né de son court séjour au monastère de l'île San Lazzaro à Venise. Un changement notable survient dans son oeuvre au milieu des années 1920 marqué par son intérêt pour l'infiniment petit et l'infiniment grand.
Sans titre_1925-1926_Aquarelle, et encre de Chine sur papier sur papier_Collection privée

Sans titre_1925_Aquarelle, pastel et encre sur papier_collection privée

Sans titre_1925_aquarelle, pastel et encre sur papier_Collection privée

Professeur au Bauhaus, Paul Klee jouit dans les les années 1920 d'une notoriété internationale. A l'esprit du formalisme qui domine alors, il oppose l'étude du vivant, l'observation attentive de la nature qui revêt pour lui une dimension métaphysique. Klee insuffle à ses peintures, aquarelles et dessins un esprit enfantin ou volontairement naïf qu'illustre le Paysage à l'enfant.
Paul Klee (1879-1940)_Paysage à l'enfant_1923_Huile sur carton_Musée de Grenoble

Dans la deuxième salle, il est question d'abstraction géométrique (1926-1930).

Dans cette période divisée entre abstraction et surréalisme, les compositions tachistes abandonnent tout référence au réel.

Elles deviennent entièrement abstraites, cercles, rectangles, diagonales, plans colorés et rythmes géométriques organisent l'espace. Elles privilégient les taches informes, dans un esprit proche de la calligraphie orientale.

Cet art de l'association entre épure géométrique et poétique informelle devient une constante de la création de l'artiste.

Tutundjian participe alors au mouvement Art Concret et dialogue avec Theo van Doesburg.

Marqué par l'oeuvre de Paul Klee et par les surréalistes, Tutundjian se passionne pour la réalisation de dessins quasi automatiques, que l'on a rapproché du surréalisme, de l'art informel ou du tachisme. 

Dans ses dessins en forme de rêverie stellaire, il cherche à atteindre des réalités complexes et semblent vouloir exprimer l'essence des choses.

Il utilise la technique de la tache : coulures, projections à travers un tamis, effets d'absorption par le support, composition asymétrique obtenue par le pliage.

Sans titre (composition tachiste)_1926_encre de Chine et lavis sur papier_Collection privée


L'art abstrait d'après la deuxième guerre mondiale prend différentes directions qui ont pour source l'art concret, le surréalisme et l'expressionnisme. Tutundjian revient à l'abstraction à la fin des années 1950 dans un style proche de celui adopté dans les les années 1920.

Il se livre à une exploration de l'inconscient héritée de l'écriture automatique des surréalistes. Il prolonge dans les années 1960 ce que Michel Tapié a appelé le tachisme informel.

Enveloppée dans une lumière rouille et or, cette composition montre un étrange phénomène qui semble perçu au travers d'une lunette télescopique.

Composition au filet_vers 1960 _Huile sur toile_Musée d'art moderne de Paris 

Sans titre_1927_gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée

Le musée présente également quelques œuvres de contemporains qui permettent de mesurer l'originalité de son langage : moins rigide que celui de De Stijl, plus sensible et plus poétique.

La salle 3 (1926-1927) est consacrée aux reliefs, aujourd'hui considérés comme parmi les œuvres les plus novatrices de Tutundjian.

Le peintre ne travaille plus seulement la surface, il fait sortir les formes dans l'espace à l'aide de bois, de métal et de volumes géométriques.
S'agit-il de dessins tracés à main levée et soumis à la seule spontanéité de l'inconscient ou au contraire des esquisses préparatoires.

Ces œuvres annoncent certaines recherches de Calder ou de Jean Arp.

On perçoit déjà son désir de dépasser les frontières entre peinture et sculpture.

"Ses rêveries astronomiques ou géométries interplanétaires sont appréciées par la place accordée à l'intelligence et à l'imagination" René Chavance, Liberté, 26 octobre 1930.
Sans titre_1926_gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée

Tutundjian multiplie les encres automatiques durant les années 1926/1927. Ces dessins sont le fruits d'une écriture linéaire et se situent entre paysage et abstraction. Il annonce l'esprit des encres du poète Henri Michaux, leur caractère répétitif, sismique, tout en oscillations et tremblements, relié à l'inconscient.
Sans titre_1926_encre de Chine sur papier_Collection de Mr et Mme Clergé

Sans titre_1926_encre de Chine sur papier_Collection de Laurasar

Sans titre_1927_gouache et encre sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_gouache et encre sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_gouache et encre sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_aquarelle et encre  de Chine sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_aquarelle et encre  de Chine sur papier_Collection privée

La 4e salle s'intitule entre biomorphisme et surréalisme abstrait (1926-1927)
Le parcours change progressivement d'atmosphère.

1926 est une année charnière dans le parcours de l'artiste. Il conçoit ce qui constituera l'essentiel de son langage jusqu'en 1930.

Il alterne entre deux voies parallèles : une abstraction dite organique fondée  sur les forme du vivant et une abstraction géométrique inspirée par les mathématiques. Le succès du surréalisme à Paris marque son oeuvre.

Il réalise de nombreuses gouaches et encres sur papier, compositions organiques évoquant des nébuleuses ou des comètes. Ces constructions informelles sont proches des compositions de nombreux de ses contemporains, comme Joan Miro,, Jean Arp, Amédée Ozenfant ou encore Kupka.

Tutundjian a qualifié à postériori cette production de "surréalisme abstrait"

Les figures géométriques se transforment en organismes flottants, cellules, embryons, graines ou créatures imaginaires. Les lignes deviennent plus souples et les compositions moins rigoureuses.

Cette évolution traduit l'intérêt croissant de Tutundjian pour la biologie, la nature et les sciences du vivant.
Sans titre_1926_gouache, aérographe et encre sur papier_Centre Pompidou, Paris

Sans titre_1926_gouache et encre  de Chine sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_gouache, encre de Chine sur papier_Centre Pompidou, Paris

Sans titre_1926_gouache et encre et lavis sur papier_Collection privée

Passionné parles sciences qui ont constitué le socle de son éducation dans l'empire ottoman et au monastère de San Lazzaro à Venise, il puise dans le vivant un vaste répertoire de formes (cellulaires, placentaires, vasculaires, botaniques etc...) et de processus de croissance, déformation, métamorphoses etc...

Il s'engage en 1926 dans une voie encore peu explorée, celle d'un art biomorphique s'inspirant du corps humain et de la la microbiologie.

Dans une suite de gouache sur carton réalisée dans les années 1926-1927, la tache trouve son autonomie, envahit la surface et gagne en complexité et en densité.
Formes bleues_1926_encre de Chine et gouache sur papier bleu gris_Centre Pompidou, Paris

C'est en 1917 que naissent les formes terrestres avec Jean Arp qui inaugure un vocabulaire formel où courbes, méandres et ovales évoquent les formes du vivant. Le langage des Constellations qu'il invente dan les années 1930, perdure pendant des décennies, jusqu'aux années 1960.
Jean Arp (1886-1956)_Objets célestes_1962_Huile sur bois_Musée de Grenoble

De l'infiniment petit à l'infiniment grand est le sujet de la 5e salle  (1926-1929).
Stimulé par les avancées de la biologie et de l'astronomie, l'artiste envisage la vie cellulaire en écho avec le cosmos. Il trouve aussi son inspiration dans une vision du monde hérité du romantisme allemand, la Naturphilosophie (ou philosophie de la nature).
Les thèmes de la création, de la fécondation et de la germination le fascinent.
Les cellules, les membranes, les formes embryonnaires peuplent ses dessins et ses peintures.

Cette peinture fixée sur verre, scindée en deux espaces rouge et blanc rejoue le phénomène de croissance et d'émergence.
C'est par la croissance autonome que la forme noire est ici engendrée.
L'exposition d'art abstrait organisée par le critique d'art Waldemar George à la Galerie Bonaparte en 1929, assoit la popularité de Tutundjian auprès des artistes abstraits.
Sans titre_1929_peinture sur verre et cadre en bois_Centre Pompidou, Paris

Sans titre_1926_Huile sur toile_Collection privée

Sans titre_1926_gouache et encre sur papier_Collection privée

Sans titre_1927_Huile sur toile_Collection privée

Mi organique, mi géométrique, cette étrange créature flotte dans le néant ou dans le chaos originel. Par ses formes cette peinture évoque la sculpture surréaliste nommée Boule suspendue d'Alberto Giacometti (1930-1931), au Centre Pompidou.
Tutundjian, aurait-il influencé les travaux d'Alexander Calder, et de Joan Miro ?
Sans titre_1929_Huile sur toile_Collection privée

Tutundjian se passionne pour le vivant, la croissance des végétaux et des cellules. Cette peinture évoque les films du surréaliste Jean Painlevé mettant en scène des invertébrés marins.
Sans titre_1929_Huile sur toile_Collection privée

Sans titre_vers 1928_Gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée

Sans titre_vers 1928_Encre et vaporisations sur papier_Collection privée, Munich

Durant les années 1920, la peinture de Willi Baumeister s'inspire de l'architecture moderne et de l'esthétique de la machine. Cette toile est emblématique de la série des Réalités Intérieures où apparaissent des formes organiques.
Il réalise plusieurs tableaux sur ce thème dans une série où il montre l'artiste à l'oeuvre.
Comme Tutundjian il se décrit comme artiste de la synthèse.
Willi Baumeister (1889-1955)_Le peintre (composition)_1932_Huile et sable sur toile_Musée de Grenoble


Dans la 6e salle nous voyons l'art de la synthèse et les collages.

Cette salle présente les collages réalisés principalement entre 1924 et 1926.

Bien que contemporains de son oeuvre tachiste, ses collages s'écartent des techniques traditionnelles du dessin.

Héritiers du cubisme esthétique, représenté dans la salle par la Bouteille de rhum d'Henri Laurens, les collages de Tutundjian recourent aux papiers découpés ou déchirés. Ces papiers mettent en valeur la beauté des supports.
Nous voyons ici, un groupe de collages mixtes associant techniques cubistes et techniques surréalistes. Ce type d'associations, mises au point par les dadaïstes déstabilise les frontières entre cubisme et surréalisme pour prendre la troisième voie de Tutundjian.
L'impression générale est celle d'un laboratoire où l'artiste expérimente sans chercher à s'enfermer dans un style.
Sans titre_vers 1926_papiers collés sur carton_Collection privée


Sans titre_1925_collage_Musée de Grenoble

Tableau de la civilisation_1925_collage sur papier_collection privée

Sans titre_1925-1926_collage de papier à dessin, papier d'emballage et gravure extraite d'un manuel scolaire, collés sur papier et encre de Chine_Musée d'Art Moderne et Contemporain de St Etienne

Tutundjian exécute un ensemble de collages où il associe papiers découpés ou simplement déchirés à des procédés graphiques. C'est une sorte de ramification des papiers collés cubistes.
L'artiste associe des feuilles de papier de couleurs vives et dessine des lignes.

Sans titre_Vers 1926_Collage sur papier_Fondation Gandur

Portrait d'Isaac Newton_1925_Collage sur papier_Collection privée

Sans titre_1925-1926_collage et encre de Chine sur papier signé, Collection privée

Longtemps considéré comme un sculpteur proche des peintres cubistes, Henri Laurens connaît une reconnaissance tardive qui s'explique par le lent mûrissement de son oeuvre.
En 1911-1912, il fait la rencontre de Georges Braque et assimile la dimension tactile de ses tableaux de nature morte. Il visite aussi l'atelier Picasso, où il découvre sa célèbre guitare réalisée en carton en 1912. Toute la première production de Laurens s'inscrit dans le prolongement des papiers collés cubistes.

Henri Laurens (1885-1955)_Bouteille de rhum_1916-1917_Bois et tôle polychromés_Musée de Grenoble

Dans la 7e salle, l'ambiance change complètement. Les dessins montrent un monde cosmique, des dessins oniriques, des sphères flottantes, des escaliers mystérieux, des paysages imaginaires, des formes qui évoquent des galaxies ou des organismes microscopiques.

Ces œuvres ne racontent pas une histoire, elles invitent plutôt à la contemplation et suggèrent un voyage entre science, rêve et métaphysique.

Figurer l'espace-temps et donner forme à la quatrième dimension préoccupe Léon Tutundjian, influencé par son ami, l'artiste géorgien, David Kakabadzé.

Il se consacre à une écrire de lavis géométriques, les Perspectives et la sphère au cours des années de 1926 à 1928.

Ces constructions sont conçues sur la base de calcul précis.

Il écrit en 1960, "Je pousse mes expérience jusqu'au bout. J'ai commencé par un banal expressionnisme, puis le tachisme, le collage, l'art abstrait, le surréalisme pittoresque et enfin le réalisme plus abstrait. Je veux réaliser la nouvelle vision d'un art plus ouvert".

Ce dessin est caractéristique des oeuvres présentées par Tutundjian à Paris lors de son exposition à la galerie Nay en 1929.
La ligne et la sphère se combinent dans un équilibre statique. Il libère les éléments de la pesanteur.
Il a préfiguré avec ses oeuvres, entre son adhésion au mouvement Abstrait Art Concret en 1930 et son ralliement au surréalisme en 1932.
Sans titre_1928_huile sur toile_collection privée

Sans titre_1925_collage et encre de Chine sur papier_collection privée

Composition à la sphère et au cercle_1928_gouache et encre sur papier_collection privée

Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_collection privée

Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_collection privée

Tutundjian semble avoir emprunté les éléments récurrents de ses compositions à Paul Klee et Vassili Kandinski.
La sphère est immobile, mais l'élan vertical est accentué par le fond "en escalier".
Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_collection privée, Munich

Sans titre_1926_huile sur toile_collection privée

Dans la 8e salle nous découvrons l'universel géométrique, les lignes constructives (1923-1928).
L'abstraction géométrique est marquée par la tentation de la table rase. Dans les années 1920, se développent en Europe, les mouvements d'art abstrait géométrique connu sous des noms divers comme constructivisme, suprématisme, art non objectif, néoplasticisme avec des artistes comme Kasimir Malevitch, Piet Mondrian ou encore Theo Van Doesburg.
Ils prônent toute référence à la nature et au réel. Ils défendent un art construit uniquement avec des éléments plastiques, des lignes et des plans, tournés vers une beauté nouvelle froide et impersonnelle.
Tutundjian est dessinateur et inventeur de formes.
Cercles inscrits dans des carrés irréguliers ou des rectangles incurvés, en équilibre sur des demi cercles.
Theo Van Doesburg (1883-1931)_Contre Composition XII, 1924_Huile sur toile_Musée de Grenoble

Sans titre_1929_huile sur toile_Galerie Bérès

C'est en 1926, que Tutundjian met en place son univers formel entre formes issues du vivant et compositions géométriques.
A partir de 1927, il recourt à des plats noirs évidés de formes géométriques.
Sans titre_1927_Encre de Chine sur papier_collection privée

Sans titre_1927_Encre de Chine sur papier_collection privée

Dessin abstrait géométrique_1928_Encre de Chine sur papier, dessin gris mauve vaporisé à l'encre,_Musée d'art moderne et contemporain de St Etienne.

Cercles enchaînés sur papier blanc_1927_Encre de Chine et vaporisation sur papier_Collection privée


La 9e Salle montre Tutundjian au moment où il participe aux grands mouvements de l'avant-garde européenne (1926-1929)

On observe des compositions très rigoureuses, une géométrie épurée, un langage plastique proche de Theo van Doesburg, Jean Hélion ou Auguste Herbin.

Le musée insiste sur le fait que Tutundjian est alors reconnu par ces artistes, même s'il est aujourd'hui beaucoup moins connu du grand public.

Lignes rouges et noires_1928_Huile sur toile_Collection privée

sans titre_1927_Huile sur toile_Collection privée

Sans titre_1927_Huile sur toile_Collection privée

Sans titre_1928_gouache et encre de Chine sur papier_Collection privée

Sans titre_1928_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée

Dans la 10e salle nous voyons l'artiste s'éloigner progressivement de l'abstraction géométrique pour explorer un univers plus onirique et surréaliste.

Cette étape est essentielle, car elle montre que Tutundjian refuse de s'enfermer dans un seul langage artistique.

Cette salle permet aussi de comprendre un aspect important de la personnalité de Tutundjian; Il ne suit jamais durablement un mouvement artistique. Alors qu'il est reconnu par les milieux de l'abstraction (Art Concret et Abstraction-Création), il choisit malgré tout de changer de direction.

Ce goût de l'expérimentation explique en partie pourquoi son œuvre est restée longtemps difficile à classer et relativement méconnue.

Il multiplie les compositions réalisées uniquement à partir d'un point noir, d'un halo et de quelques tracées géométriques.

Le mouvement centrifuge ou centripète, par dispersion et dégradés de points à partir d'un centre plein, permet de rendre la gravité ou l'élévation.
Ces procédés sont théorisés dans les écrits des artistes du Bauhaus : Paul Klee et Vassili Kandinsky.
Sans titre_1926_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection B.H. Lausanne

Sans titre_1927_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection privée

Sans titre_1926_aquarelle et encre de Chine sur papier_Collection B.H. Lausanne

Tutundjian associe des formes géométriques et des formes issues de la nature.
Il associe biologie, géométrie et philosophie pour comprendre le monde.
Sans titre_1926_aquarelle et encre de Chine, plumes et encres noires et rouge et estompe sur papier_Collection privée

La 11e salle traite des reliefs, de l'Epure et de la monochromie (1928-1929).
C'est en 1928, deux ans avant la formation du groupe Art Concret que Tutundjian élabore une ensemble de reliefs en métal, épurés et monochromes. Elaborés à partir de matériaux récupérés (tiges, coupelles, petits cylindres, ressorts en métal etc...).

Ces sculptures murales constituent l'un des sommets de son langage et impressionnent ses contemporains.

Chaque relief se distingue par son organisation spatiale propre, centrée ou décentrée, concentrique ou périphérique.
Sans titre_1929_Relief sur panneau_Collection privée

Pour donner naissance à l'immensité du cosmos, il a simplement fixé sur un support de bois quelques coupelles et tiges de métal qu'il a peint en gris.
Sans titre_1929_Bois et métal peints_Collection privée

Sans titre_date inconnue_Relief en métal sur bois peint_Hallam collection, Londres

Sans titre_1929_Bois et métal sur panneau_Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris

Sans titre_1928 ou 1929_Bois et métal et carton_musée de Grenoble

La 12e salle est consacrée à l'art constructif et la beauté cosmique (1928-1929).
Dans l'entre deux guerres, de nombreux artistes ouvrent l'art abstrait à la réalité de la vie. 
Tutundjian dit vouloir dépasser la rigueur de l'art géométrique. Il refuse de choisir entre art non objectif et formes poétiques.
Comme Caler et Arp, il rêve d'une synthèse entre abstraction et surréalisme.

Le cosmos, modèle d'ordre et de beauté, inspire Tutundjian. Ses reliefs tentent avec des formes simples, de traduire l'équilibre cosmique.
Ses oeuvres se distinguent par leur caractère tactile et rudimentaire.
Sans titre_1960_Bois et métal peint_Collection privée

Sans titre_1963_Bois et métal peint_Collection privée

Sans titre_1963_grillage et métal peint sur panneau de bois clair_Collection privée

Sans titre_1963_Bois et métal sur panneau_Collection privée

Sans titre_1929_Bois et métal peint_Centre Pompidou

La 13e et dernière salle est une quête de la synthèse, entre peinture métaphysique et surréalisme (1945-1960).
Des années 1930 à l'immédiat après-guerre, Tutundjian se distancie des mouvement Art Concret et Abstraction-Création pour se tourner vers le surréalisme. 
 
Il conçoit une nouvelle poétique héritière de l'oeuvre de Chirico et Salvador Dali.

Comme de nombreux surréaliste en marge du mouvement comme Leonor Fini, Clovis Trouille, il invente un langage aux accents symbolistes et ésotériques.

Comme Kandinsky dans son oeuvre ultime, il effectue la synthèse de son parcours, en amalgamant des motifs qui lui sont chers à toutes les périodes de sa création.

Tutundjian écrit à Léonce Rosenberg en 1933 : "Je constate de ^plus en plus dans la peinture et aussi dans les autres domaines de la civilisation entière, nous allons vers la complexité des choses... Je ne nie point la conquête des mouvements artistiques auxquels j'appartenais moi-même hier."
Frantisek Kupka (1871-1957)_Tourbillon, 1923-1927_Huile sur toile_Dépôt du centre Pompidou au musée d'Art Moderne de Paris_1929_Bois et métal peint_Centre Pompidou

Sans titre_vers 1955_huile sur toile_Collection privée

Sans titre_1932_huile sur toile_Collection privée

Sans titre_vers 1955_huile sur toile_Collection privée
 
Une toile représentant des poires inaugure le retour dans les années 1940 du thème de la nature morte prisée à ses débuts. 
Nature morte dans l'espace_vers 1949_huile sur toile_Musée d'Art Moderne de la ville de Paris

Le thème de la main coupée tenant un rameau apparaît dans plusieurs tableaux d'après-guerre de Tutundjian. Le rameau qui semble être une branche d'acacia, fait partie de la symbolique maçonnique liée à la légende d'Hiram, l'architecte du Temple de Salomon.
En recherchant le corps du grand bâtisseur, l'un des maîtres se raccroche à une branche d'acacia. Cette branche lui reste dans la main car elle a été fraîchement plantée dans la terre contenant le corps d'Hiram.
Ainsi cette histoire et cette main tenant un rameau deviennent le symbole de la résurrection des secrets enfouis.

la représentation du tableau dans le tableau a fait le succès du peintre belge, Magritte.
Tutundjian s'inspire du même procédé dans plusieurs toiles de sa dernière période de création.
Le motif du damier, renvoie aux tables de jeu.
Sans titre_1950_huile sur toile_Collection privée

Sans titre_1950_huile sur toile_Collection privée

Sans titre_vers 1960_huile sur toile_Collection Laurasar

Ce qui frappe lorsqu'on regarde les œuvres de Léon Tutundjian c'est leur équilibre entre rigueur mathématique et poésie.

Le titre « Poétique du cosmos » de l'exposition résume sa démarche car il s'intéresse autant aux découvertes scientifiques qu'aux phénomènes naturels, qu'aux rêves, qu'à l'imaginaire et qu'aux formes vivantes.

Ses tableaux donnent souvent l'impression de contempler un univers microscopique ou cosmique, où les formes semblent flotter entre géométrie et organisme vivant. C'est cette tension entre rigueur et imagination qui fait l'originalité de son œuvre.

Ses œuvres figurent dans plusieurs collections privées et publiques notamment au Musée de Grenoble, qui conserve un remarquable Relief de 1930.

Les grandes rétrospectives récentes contribuent à replacer Tutundjian parmi les artistes essentiels de l'avant-garde européenne.

L'exposition est organisée en partenariat avec la Fondation Léon Tutundjian.


Texte de Paulette Gleyze avec l'aide des commentaires d'Eric Chaloupy et des cartels


Photos de Gérard Gleyze